An 5 de la disparition du PM Hamed Bakayoko - Reportage : Séguéla se souvient, la ville entre héritage, nostalgie et attentes
Cinq ans après la disparition du Premier ministre Hamed Bakayoko, affectueusement appelé «HamBak », la ville de Séguéla continue de porter les traces de son passage. Routes annoncées mais inachevées, projets sociaux interrompus, attentes persistantes des populations… Dans la capitale du Worodougou, terre de ses ancêtres, celles-ci évoquent, avec émotion, l’homme qui incarnait pour eux l’espoir d’un développement accéléré. Entre nostalgie et volonté de poursuivre l’œuvre engagée, reportage au cœur d’une ville qui n’a pas oublié son fils.
Le soleil se lève doucement sur Séguéla, ce dimanche 8 mars 2026. Dans les rues encore calmes, quelques motos pétaradent déjà, transportant des commerçants pressés de rejoindre le marché central. Au carrefour central de la ville, en face de la place ‘’Madegbe’’ qui jouxte le centre culturel, des jeunes se sont installés comme à l’accoutumée pour échanger et passer le dimanche, en cette période de jeûne. Dans ce grin improvisé sous un manguier, les discussions vont bon train.
Très vite, et sous notre impulsion, la conversation glisse vers un sujet qui semble toujours habiter les esprits : la disparition de Hamed Bakayoko. Moctar Timité, un responsable local de jeunesse, soupire avant de prendre la parole : « HamBak, c’était quelqu’un qui pensait à Séguéla. Quand il venait ici, il prenait le temps de rencontrer les jeunes. Il nous demandait ce qui n’allait pas et ce qu’il fallait améliorer. Depuis sa disparition, on sent qu’il manque quelqu’un pour porter notre voix». Autour de lui, les autres acquiescent en silence. Dans sa ville natale, HamBak n’était pas seulement un responsable politique. Il était perçu comme un frère, un guide et un protecteur.
Le fils prodige du Worodougou
Hamed Bakayoko avait, toujours, revendiqué son attachement à cette terre du Worodougou. Son parcours, du journalisme à la haute sphère politique ivoirienne, faisait la fierté de nombreux habitants. Assis sous un hangar du quartier Binaté, un ancien fonctionnaire, Mamadou Konaté, se souvient : « Quand HamBak est devenu Premier ministre, tout Séguéla était fier. Pour nous, c’était la preuve qu’un enfant de cette région pouvait atteindre les plus hautes responsabilités du pays».
Mais au-delà de la fierté, beaucoup voyaient en lui un moteur du développement local.Selon plusieurs cadres rencontrés dans la ville, Hamed Bakayoko nourrissait une vision ambitieuse pour le Worodougou. Routes modernes, écoles, centres de santé, programmes pour l’emploi des jeunes… les projets évoqués sont nombreux.
Les chantiers, qui devaient transformer la ville, à l’abandon
Dans le quartier Bakayoko, la poussière rouge recouvre une voie partiellement aménagée. Selon les habitants, cette route, tout comme tant d’autres, faisait partie d’un projet de bitumage qui devait moderniser plusieurs axes de la ville. Assis devant sa boutique de pièces détachées, Adama Karamoko raconte : « Les travaux avaient commencé. On voyait les machines, les ingénieurs. On pensait que Séguéla allait changer complètement. Mais après la disparition du Premier ministre, le chantier s’est progressivement arrêté». Pendant la saison des pluies, cette voie devient aujourd’hui presque impraticable. « C’est difficile pour les commerçants et pour les habitants. Beaucoup espèrent que ces travaux reprendront un jour» espère-t-il, perplexe. Tout comme celle-ci, plusieurs portions de voies bitumées il y a peu sont déjà en souffrance et l’artère qui mène de la prison civile jusqu’à la sortie nord en direction de la ville de Kani est un calvaire que redoutent à affronter les usagers de la route.
Le lycée d’excellence « Hamed Bakayoko » : des attentes toujours fortes
À l’entrée de la ville en provenance de Daloa, trône le lycée d’excellence des filles ‘’Hamed Bakayoko’’ qui accueille les meilleurs élèves de la région. Autrefois pimpant, il présente aujourd’hui un aspect de délaissement avancé ; les murs défraîchis témoignent des difficultés que rencontrent les gestionnaires de ce temple de l’excellence. Un responsable de l’établissement évoque, avec un peu de nostalgie, les projets d’équipement qui avaient été annoncés, et la remise en service du bus scolaire, autrefois, offert par feu le député Zoumana Bakayoko, frère aîné du Premier ministre Hamed Bakayoko, lui aussi arraché à l’affection des siens, et qui avait repris le flambeau de ce dernier.
« Il parlait d’être là pour ses filles ; d’équiper les dortoirs, les salles de classes, et l’établissement complet en outils pour permettre un apprentissage serein aux jeunes filles de la région. Il projettait aussi de construire de nouvelles salles de classe, d’améliorer les infrastructures du lycée et de doter celui-ci de bus scolaires ; hélas! Depuis le décès du Premier ministre M Hamed Bakayoko les besoins restent importants» confite-il. Non sans insister sur un point : « L’éducation est essentielle pour l’avenir de la région et le ministère fait d’énormes efforts pour redorer le blason du lycée d’excellence Hamed Bakayoko des jeunes filles. Nous espérons que les cadres et les autorités poursuivront les efforts pour améliorer les conditions d’apprentissage». Tout comme les hommes, les femmes n’oublient pas également Hamed Bakayoko.
Au marché central, les femmes évoquent sa générosité
Au marché central de Séguéla, les étals débordent de légumes, de poissons fumés et de produits en tout genre en cette période de carême. Dans l’une des allées encombrées, Mariam Cissé vend des tomates depuis plus des années déjà. Elle se souvient encore des visites de HamBak dans ce marché.
« Quand il venait, il ne restait pas seulement avec les autorités. Il prenait le temps de discuter avec les femmes. Il demandait comment se passait le commerce», témoigne-t-elle. A l’en croire, plusieurs commerçantes avaient bénéficié d’aides. Et Mariam Cissé d’ajouter: «Beaucoup de femmes ici se rappellent sa générosité. HamBak disait souvent que les femmes sont la base du développement».
La jeunesse face au défi de l’emploi
Il est 10h sur l’esplanade du stade municipal de Séguéla, une vingtaine de jeunes jouent au football sous un soleil brûlant. Parmi eux figure Bakayoko Idrissa, surnommé « Kispolo ». Il évoque, au cours d’une pause, les initiatives de HamBak en faveur de la jeunesse. « Il soutenait beaucoup les activités socio-économiques et sportives. Il voulait donner aux jeunes des opportunités pour réussir» raconte Kispolo. Aujourd’hui, avoue-t-il, la principale préoccupation des jeunes reste la quête d’un emploi. «Beaucoup de jeunes ont des diplômes mais ne trouvent pas de travail. C’est un problème important» déplore Kispolo.
Devant un kiosque animé du centre-ville à côté de la mairie, Vasco Soumahoro, visage bien connu de la ville et neveu de feu Amadou Soumahoro, ancien président de l’Assemblée nationale, partage son analyse. Pour lui, HamBak incarnait une ambition claire pour le Worodougou. Et celui-ci d’enchaîner: « Il parlait souvent de moderniser Séguéla, d’attirer des investisseurs et de créer des emplois pour les jeunes. Sa disparition laisse un grand vide. Mais, nous devons continuer à croire en cette vision».
Les cadres et élus appelés à poursuivre son œuvre
Du côté des cadres et élus du Worodougou, le message est clair : l’héritage de HamBak doit être préservé. Aux yeux de Diomandé Vassamba, un responsable politique local, Hambak avait la capacité de mobiliser les énergies pour la région. «Aujourd’hui, c’est à nous de poursuivre les projets de développement. Et l’objectif reste le même : faire du Worodougou une région prospère» martèle-t-il
À quelques kilomètres de la ville se trouve le ranch familial où repose Hamed Bakayoko. Depuis son inhumation, ce lieu est devenu un symbole pour les habitants de Séguéla. Chaque année, des cérémonies de prière y sont organisées pour honorer sa mémoire. Pour beaucoup, ce lieu représente le lien indéfectible entre HamBak et la terre de ses ancêtres.
Une mémoire toujours vivante
Cinq ans après sa disparition, Hamed Bakayoko continue d’habiter les mémoires à Séguéla. Dans les rues de la ville, dans les marchés et les grins de thé, son nom revient souvent dans les conversations. Comme le résume un vieux notable rencontré près de la grande mosquée: « Les hommes passent, mais les actions qu’ils posent restent dans le cœur des populations. HamBak fait désormais partie de l’histoire de Séguéla». Pour les habitants du Worodougou, le défi est désormais est clair : transformer l’héritage de leur fils en une dynamique durable de développement et cela avec le soutien de l’état comme ils le souhaitent de coeur. Car, au-delà de la nostalgie, beaucoup d’entre eux veulent croire que les rêves de HamBak pour Séguéla peuvent encore devenir une réalité.
D. KONATÉ envoyé spécial
