Football ivoirien : ASEC Mimosas-Africa Sports, le derby éternel retrouve le Félicia
Dimanche 15 mars 2026. Le stade Félix Houphouët-Boigny, le mythique « Félicia » du Plateau d'Abidjan, retrouve l'affiche la plus attendue du football ivoirien. L'ASEC Mimosas, pensionnaire de Ligue 1 LONACI, accueille l'Africa Sports d'Abidjan, relégué en Ligue 2 depuis cinq ans, en 16es de finale de la 60e édition de la Coupe nationale. Un derby rare, presque précieux. Un choc de mémoire autant que de football.
Deux clubs, deux âmes, une nation
L'Africa Sports voit le jour en 1947 sous le nom de Club Sportif Bété (CSB) sous l’impulsion de Sery Mogador, avant d'adopter une identité plus rassembleuse. Un an plus tard, en 1948, naît l'ASEC Mimosas (Association Sportive des Employés de Commerce) fondée par un groupe de commerçants et fonctionnaires venus de Côte d'Ivoire, du Bénin, du Burkina Faso, du Ghana, du Togo, du Sénégal, du Liban et de France. Depuis lors, ces deux formations ont façonné l'histoire du football national comme aucune autre.
L'ASEC s'impose comme la référence statistique avec 29 titres de champion de Côte d'Ivoire, dont une série de 15 sacres en 17 ans entre 1990 et 2006. Club le plus populaire et le plus titré, l’ASEC a dans sa vitrine 21 trophées de Coupe nationale et 16 de la Coupe Félix Houphouët-Boigny. Sans oublier les titres continentaux notamment la Ligue des Champions 1998 et la Supercoupe d’Afrique 1999. En face, l'Africa Sports revendique 18 championnats, auxquels s'ajoutent des succès continentaux retentissants : la Coupe d'Afrique des Vainqueurs de Coupe en 1992, la Super Coupe d'Afrique en 1993, et une seconde Coupe des Vainqueurs en 1999. Deux palmarès majeurs.
Deux philosophies opposées. Les Jaune et Noir de Sol Béni jouent un football technique, fait de passes courtes, sous le slogan hérité du fondateur Guy Fabre : « les enfants s'amusent ». Les Vert et Rouge répondent par l'engagement physique et le jeu direct.
Mais le derby ASEC-Africa n'a jamais été seulement un match de football. Il est le miroir d'une société. Car derrière les couleurs se lisent des appartenances culturelles : « qui dit ASEC, dit Baoulé ; qui dit Africa, dit Bété », pour reprendre Moustapha Cissé, supporter historique de l'ASEC. Des supporters venaient autrefois du Burkina Faso ou du Bénin pour assister au derby. Depuis 1981, les deux clubs se sont affrontés à 73 reprises en championnat avec 35 victoires pour l'ASEC, 16 pour l'Africa, 22 nuls, et cela même si ces chiffres ne suffisent pas à mesurer la charge émotionnelle de cette rivalité.
Quand le Félicia tremblait
Il fut un temps où le stade Félix Houphouët-Boigny se remplissait dès neuf heures du matin pour un derby prévu en après-midi. On installait des spectateurs en bordure de pelouse, d'autres restaient dehors, faute de place. L'ambiance perdurait deux semaines avant le match et deux semaines après. Eustache Manglé, capitaine légendaire des Jaune et Noir, et l'ex-international Emmanuel Moh dit « Eusebio », pilier des Aiglons, faisaient cas de cette atmosphère irréelle.
Car le derby d'autrefois avait aussi ses rites secrets, ses stratégies mystiques. Les féticheurs étaient des acteurs à part entière de la préparation et certaines années, déclaraient-ils, chaque équipe en mobilisait une vingtaine. On traversait la lagune d'Abidjan en pirogue à minuit pour consulter un marabout, on cassait des œufs au rond central, on confisquait des citrons lancés en direction du but adverse. Ces anecdotes rocambolesques font aujourd'hui partie du patrimoine oral du football ivoirien, transmises d'une génération à l'autre comme autant de légendes fondatrices.
Plus significatif encore, Pour Lassiné Coulibaly, dans son ouvrage « Histoire du football en Côte d'Ivoire de 1920 à 1999 » paru en octobre 2022 à « Editions Universitaires Européennes », le derby ASEC-Africa dépassait le stade pour investir la sphère politique. Spécialiste du football ivoirien, il rappelle qu'Houphouët-Boigny lui-même avait compris très tôt sa fonction cathartique. Lorsque des tensions sociales ou politiques menaçaient, le Président s'arrangeait avec ses alliés des deux clubs pour programmer une grande affiche. Le temps d'un derby, toute une nation retenait son souffle — et les gouvernants avaient le loisir de gérer leurs affaires en coulisses.
Zinsou contre Ouégnin : le duel des présidents
Si les joueurs ont fait le derby sur le terrain, deux hommes l'ont incarné en tribune avec une intensité égale, à savoir Simplice de Messe Zinsou pour l'Africa Sports et Me Roger Ouégnin pour l'ASEC Mimosas. Deux personnalités radicalement différentes. Deux présidents légendaires. Leur rivalité, bien que sportive, était intense et a façonné l'identité de leurs clubs respectifs. On disait que si l'un gagnait, l'autre travaillait deux fois plus, poussant constamment leurs clubs vers l'excellence.
En face, Me Roger Ouégnin, élu président de l'ASEC Mimosas le 19 novembre 1989, transforme le club en institution professionnelle. Il recrute Philippe Troussier, co-fonde l'Académie MimoSifcom en 1993 avec Jean-Marc Guillou, et conduit les Jaune et Noir jusqu'à la Ligue des Champions CAF en 1998. Son règne voit éclore une génération dorée, les frères Touré (Kolo et Yaya), Tiéné, Gervinho, Eboué, Kalou, Boka…, qui illumine les plus grands championnats européens.
Ces deux présidents ont donné au derby une dimension supplémentaire : prestige, ambition et ego présidentiel. Leur joute verbale et stratégique alimentait la passion des supporters et élevait le niveau du championnat ivoirien.
Les héros du derby : une galerie de légendes
Laurent Pokou, Manglé, Wognin, Theo Dossou, Konan Yoboué, Jean Keïta, Youssouf Fofana, Kassy Kouadio, Traoré, Gadji Céli, Sié, Tchiressoa, Basile, Amani, Bra Taher, Vilasco, Konaté, Romaric pour l'ASEC. Kallet Bially, Sékou Bamba, Moh, Manawa, Fadel Keïta, Lago, Kader Keïta, Ladji Bamba, Okolossi, Yekini, Brima Camara, Emmanuel Guédé, Miezan, Kaba Koné, Tea Kuyo, Abdul Razak, Niaba, N'Dri Kouassi, Gba, Sam Turay pour l'Africa. Ces noms résonnent encore. Le derby a toujours eu le chic pour révéler ou transcender les grands joueurs.
Sékou Bamba incarne à lui seul la passion et les paradoxes de ce derby. Arrivé à l'Africa en 1988 depuis l'AS Denguélé, le génial ailier surnommé « Moukila » régale les Aiglons de son football virevoltant. Des conflits le poussent vers l'ASEC en 1993, sans désavouer son talent. Il est de ces joueurs rares qui ont enchanté les deux camps, symbole d'un football ivoirien sachant transcender les clivages.
Du côté des gardiens, Alain Gouaméné, héros de la CAN 1992, a porté les deux maillots : quatre saisons à l'Africa (1986-1989), deux à l'ASEC (1992), après le Raja de Casablanca. Pour lui, le derby ASEC-Africa, « C'est une rivalité à mort, ça ne va jamais finir, c'est impossible ».
Hobou, Magui, Dao, Monguehi, Obou ont également marqué ce derby en évoluant sous les deux maillots. Ces trajectoires croisées rappellent que la rivalité absolue a toujours été irriguée par les mêmes talents.
La descente de l'Africa en Ligue 2
Il y a cinq ans, l'impensable s'est produit : l'Africa Sports a été relégué en Ligue 2. Le club des Aiglons, 18 titres de champion, deux coupes continentales, végète dans l'antichambre de l'élite. Le derby n'est plus souvenir régulier ; il est devenu événement rare.
Cette situation déchire les supporters et attriste les amoureux du football ivoirien. Simplice Zinsou, sorti de son silence lors de la CAN 2025, a exprimé sa peine : il finançait le club de sa poche, sans soutien de ses collaborateurs. Le déclin de l'Africa est avant tout une histoire de trahisons, de finances mal gérées et de querelles intestines. Ce déclin s'était amorcé bien avant la relégation. Le retour du multipartisme en 1990, puis les crises politiques avaient détourné le public vers les grandes affiches européennes. Les supporters qui venaient des pays voisins pour le derby regardaient désormais Chelsea ou Manchester à la télévision.
Le derby se réinvente sur les réseaux sociaux
Mais les derbies ne meurent pas, ils se transforment. Le tirage du 5 mars 2026, désignant ASEC-Africa pour les 16es de la Coupe nationale, a déclenché une avalanche de réactions. Sur WhatsApp, Facebook, TikTok et X, « Mimos » et « Oyé » se livrent une guerre de hashtags, de montages vidéo et de provocations bon enfant. Les buts légendaires circulent en boucle, les portraits de Pokou, Gadji Céli, Sékou Bamba envahissent les fils d'actualité. Pour une génération qui n'a pas vécu les grandes heures du Félicia, c'est une leçon d'histoire en temps réel.
La mobilisation numérique témoigne que le derby n'a pas perdu son âme, il a perdu son cadre. Privé de la régularité du championnat, éloigné du grand stade durant de longues années, le clasico ivoirien a survécu dans les mémoires et dans les smartphones. Il attendait son retour au Félicia.
Le Félicia retrouve sa légende
Ce dimanche, le stade Félix Houphouët-Boigny accueille une affiche hors du commun. L'ASEC, solide leader de Ligue 1, affronte l'Africa, pensionnaire de Ligue 2 qui rêve d'exploit. En Coupe nationale, la hiérarchie ne compte pas, seul compte le résultat du jour. Les Jaune et Noir et les Vert et Rouge se retrouvent sur les gradins du mythique Félicia, seul stade qu'ils partagent, privilège symbolique, héritage de leur statut d'institutions fondatrices.
Peu importe le score. Ce dimanche, c'est l'histoire qui rejoue. Les ombres de Manglé, Gadji Céli, Sékou Bamba, Ouégnin, Zinsou planeront sur la pelouse. Et quelque part dans les tribunes, un gamin découvrira pourquoi ses aînés disent que le football ivoirien, le vrai, commence et finit avec ASEC-Africa.
OUATTARA Gaoussou
Coupe Nationale 2026 – 16es de finale
ASEC Mimosas - Africa Sports d'Abidjan
Dimanche 15 mars 2026
16 heures GMT
Stade Félix Houphouët-Boigny
