Sur une col : La Justice du loup-garou
Disons les choses telles qu’elles sont : entre la période de Laurent Gbagbo et celle d’Alassane Ouattara, ce qui s’est opéré n’est pas seulement un changement de régime. C’est un basculement pour le moins radical dans la manière dont l’État traite la question fondamentale de la justice.
Sous Gbagbo, la Côte d’Ivoire a littéralement sombré dans une logique de non-droit permanent, où le justiciable était une proie facile, frêle et donc vulnérable sur laquelle « l’Etat-loup-garou » pouvait sauter, planter ses griffes avant de la dévorer gloutonnement, pour peu qu’elle soit jugée comestible.
Sous le magistère de l’ex-président, la crise de 2002, puis le chaos postélectoral de 2010-2011, ont installé un climat où la loi était presque systématiquement reléguée derrière la force. Arrestations arbitraires, disparitions, exactions : dans bien des cas, ce n’était plus le juge qui tranchait, mais le rapport de force sur le terrain. L’État donnait l’impression d’avoir perdu le monopole de la justice au profit d’acteurs armés et de logiques partisanes.
Trop d’exemples douloureux ont émaillé cette période avec les exécutions extrajudiciaires de funeste mémoire de Camara H, Benoît Dacoury, Emile Téhé, Jean Hélène et autres Guy-André Kieffer. La découverte du charnier de Yopougon ainsi que le massacre des femmes d’Abobo sont là pour retracer les moments sombres de cette période où la justice se tournait les pouces, remplacée qu’elle avait été par la justice de la kalachnikov facile.
C’est donc clair : quand les institutions vacillent, ce sont toujours les citoyens ordinaires qui paient le prix fort. Et sous cette période, la frontière entre justice et règlement de comptes était parfois dangereusement floue.
Avec l’arrivée d’Alassane Ouattara, une autre dynamique s’est installée. Reconstruction des institutions, réactivation des tribunaux, procédures formelles, présence d’avocats : l’État a repris la main. Désormais, les conflits passent davantage par les prétoires que par la rue. Et cela a tout changé. Car une nation ne se construit pas sur la peur, mais sur la prévisibilité du droit.
Les critiques peuvent s’exprimer publiquement, et les décisions de justice sont rendues dans un cadre institutionnel identifiable. Hier, trop souvent, la violence précédait ou remplaçait le droit.
Refuser de voir cette évolution, c’est refuser de voir le chemin parcouru. Non, tout n’est pas parfait. Mais non, tout n’est pas équivalent non plus.
Entre une justice fragilisée par la crise et une justice imparfaite mais institutionnalisée, il y a une différence de taille : dans un cas, le citoyen subit. Dans l’autre, il peut — au moins — contester.
Et dans un pays qui a connu la guerre, cela s’appelle déjà un progrès majeur.
KORE EMMANUEL
