Au cœur du pays profond - Caféiculture, Agro-transformation : Comment le Cavally veut réinventer son économie agricole

Au cœur du pays profond - Caféiculture, Agro-transformation : Comment le Cavally veut réinventer son économie agricole
La relance de la caféiculture est désormais bien engagée dans le Cavally (Ph DR)

Une politique ambitieuse. Dans la région du Cavally, la relance de la caféiculture est en train de changer de dimension. Porté par le conseil régional, il s’agit de produire, former, organiser, diversifier, transformer et créer davantage de valeurs sur le territoire à travers le Projet de Promotion de la Caféiculture dans le Cavally (2PCC). La présidente du conseil régional Anne Ouloto veut ainsi faire de la caféiculture l’un des leviers d’une nouvelle dynamique agricole, capable de répondre aux défis des revenus ruraux, de l’emploi des jeunes, de l’autonomisation des femmes et de la transformation locale des productions. Gros plan sur un projet qui impacte déjà de nombreux jeunes. 

Le Cavally pourrait devenir, dans les prochaines années, la nouvelle boucle du café. Et cela, à travers la création de 1 000 hectares plantations de caféiers dans les départements de Guiglo, Bloléquin, Taï et Toulepleu. Lancé en 2024, le projet affichait en 2026   un taux de réalisation de 50 %, soit 500 hectares sur les 1 000 hectares prévus. Ce résultat traduit une dynamique déjà bien engagée, après une première phase pilote de 40 hectares et le déploiement progressif des activités dans plusieurs zones de la région. Mais, au-delà du chiffre, c’est la philosophie même du projet qui retient l’attention. Car les 1 000 hectares ne constituent pas une fin en soi. Ils doivent servir de base à une chaîne de valeur plus complète, allant de la production à la transformation, en passant par la formation, l’encadrement, l’organisation des producteurs et la commercialisation.

Le choix du café répond d’abord à une volonté de diversification. Le Cavally demeure une grande région agricole, fortement marquée par le cacao. Or, dans les exploitations familiales, la dépendance à une seule culture peut fragiliser les revenus. Le café offre une possibilité de complémentarité. À Nézobli, dans la sous-préfecture de Toulepleu, Mme Doignon Émilienne résume cette réalité avec les mots du terrain : « Si l’argent du cacao est fini entre septembre et novembre, avec le café, on vend en janvier, février. » Pour cette productrice, le café représente donc une source de revenus qui vient prendre le relais du cacao à une autre période de l’année. Une logique de complémentarité qui donne tout son sens à la diversification voulue par le conseil régional.

À Panholo, Mme Pehesro Nina Elise traduit, elle aussi, l’adhésion des femmes à cette dynamique : « Je remercie Madame la Ministre pour ce projet. Nous, les mamans qui sommes au village, nous avons pris soin de ça. Nous la remercions beaucoup pour ce travail. Elle nous aide toujours et nous sommes là pour elle. » Ces paroles donnent un visage humain à un projet qui, derrière les hectares et les chiffres, concerne d’abord des familles, des producteurs, des femmes et des jeunes appelés à trouver dans l’agriculture de nouvelles possibilités d’activité et de revenus.

La démarche ne consiste cependant pas à distribuer des plants et à attendre les récoltes. Le 2PCC repose sur un dispositif d’accompagnement qui commence par l’information, la sensibilisation et l’identification des bénéficiaires, avant de se poursuivre par la formation, la création des plantations, le suivi et l’encadrement technique. Aka Malan Jacques Olivier, conseiller de la présidente du conseil régional  et acteur technique du projet, insiste sur cette exigence : « On ne pourra pas donner ces plants aux personnes sans les identifier. » L’identification permet de savoir qui bénéficie du projet, où se trouvent les plantations, quelles superficies sont concernées et comment les producteurs peuvent être accompagnés dans la durée.

 

Une volonté de toucher tous les départements

 

Cette volonté de professionnaliser la filière s’est déjà traduite par des formations de terrain. En novembre 2025, des producteurs de Toulepleu et de Bloléquin, notamment à Klaon, Taibly et Bougalou, ont été formés aux techniques modernes de conduite du caféier. Le planting incliné, l’arcure et la coupe des tire-sèves font partie des pratiques enseignées pour améliorer le développement des plants, favoriser une meilleure production et renforcer la durabilité des plantations. La relance de la caféiculture se veut donc aussi une transformation des pratiques agricoles. Le producteur n’est plus simplement invité à planter ; il est appelé à apprendre à produire autrement, à maîtriser les techniques et à améliorer progressivement la qualité et la productivité de son exploitation.

Dans les quatre départements, cette dynamique prend des formes complémentaires. À Bloléquin, les zones de Kéibly et Tinhou sont concernées par le développement de la caféiculture, tandis que les activités de formation et de sensibilisation accompagnent la progression des plantations. À Toulepleu, Bougalou et Panholo illustrent l’implication des populations, notamment des femmes. À Taï, la relance de l’agriculture est fortement associée à la mobilisation de la jeunesse. À Guiglo, les sites de Goya et Zagné participent à l’extension de la dynamique, tandis que le travail de structuration des acteurs agricoles doit contribuer à rendre les organisations de producteurs plus performantes.

Cette structuration constitue d’ailleurs un autre volet important de la stratégie. Près de 300 coopératives agricoles sont concernées par un travail de diagnostic et de restructuration. L’objectif est de mieux connaître leur fonctionnement, leurs difficultés et leurs potentialités afin de renforcer leur performance économique. Car une filière agricole ne peut être durablement compétitive si ses producteurs restent isolés. La production, la collecte, la commercialisation, l’accès aux intrants, au financement et au conseil technique doivent être pensés comme les différents maillons d’un même système.

La question de l’emploi de la jeunesse occupe également une place centrale dans cette vision. À travers AGRICHOCO Foot, le conseil régional utilise le sport comme un outil de sensibilisation et de mobilisation des jeunes autour de l’agriculture. Dans les quatre départements, 24 équipes participent à cette initiative qui associe football, cohésion sociale et promotion des métiers agricoles. Manuel Ouloto, coordonnateur du 2PCC, le résume ainsi : « AGRICHOCO Foot constitue un véritable outil de sensibilisation et de mobilisation de la jeunesse en faveur de l’agriculture. » À Taï, il rappelait également : « Aujourd’hui, l’agriculture offre une chaîne de valeur et de nombreuses opportunités d’insertion pour les populations. » L’enjeu est donc de faire évoluer le regard de la jeunesse sur l’agriculture et de montrer qu’elle peut être un secteur d’emploi, d’entrepreneuriat et d’investissement.

Cette orientation trouve un prolongement dans l’École de formation agropastorale du Cavally, implantée à Débrimou, dans le département de Bloléquin. L’établissement doit contribuer à former une nouvelle génération d’acteurs capables de maîtriser les techniques modernes de production et de s’insérer dans les différentes chaînes de valeur agricoles. La caféiculture y côtoie d’autres secteurs, notamment la pisciculture et la riziculture, avec une perspective importante : développer également les compétences nécessaires à l’agro-transformation. Le jeune du Cavally ne doit plus être seulement celui qui produit. Il peut devenir pépiniériste, technicien agricole, entrepreneur, transformateur, prestataire de services, opérateur de conditionnement ou acteur de la commercialisation. C’est toute cette chaîne de compétences que la stratégie régionale cherche progressivement à faire émerger.

Car c’est précisément là que se trouve le véritable enjeu du 2PCC : passer de la production à la création de valeur. Pour Mme Anne Désirée Ouloto-Lamizana, la relance de la caféiculture doit s’inscrire dans une transformation plus profonde du modèle agricole régional. Il ne suffit plus de produire des matières premières et de les faire sortir du territoire. Il faut progressivement créer les conditions pour les valoriser localement. Manuel Ouloto le dit clairement : « Nous devons ajouter que ce projet ne saurait être complet sans la création effective d’unités industrielles de transformation locales des productions agricoles extraites de ce projet. » Cette perspective donne au projet une dimension nouvelle. Le café produit dans le Cavally pourrait demain alimenter des activités de transformation sur place, générer de nouveaux métiers et permettre à une plus grande partie de la valeur créée de rester dans la région.

Cette logique dépasse d’ailleurs le seul café. Elle ouvre la voie à une véritable économie circulaire agricole, dans laquelle les ressources produites sur le territoire sont davantage valorisées sur le territoire. Produire, transformer, conditionner, commercialiser : chaque étape devient une occasion de créer de l’activité et de l’emploi. La caféiculture constitue ainsi un premier maillon d’un écosystème agricole appelé à s’élargir progressivement à d’autres productions.

 

La caféiculture, premier maillon d’un écosystème agricole appelé à s’élargir à d’autres productions

Cette ambition est d’autant plus importante que le Cavally dispose d’atouts naturels et humains considérables. Son climat, ses terres, son histoire agricole et son savoir-faire constituent une base favorable à la relance de la filière. Manuel Ouloto le souligne : « Le Cavally réunit de nombreux atouts pour redevenir un grand bassin de production caféière en Côte d’Ivoire. » Mais cette relance doit être durable. Elle doit intégrer la protection des ressources, la traçabilité, l’amélioration des pratiques et la résilience des exploitations. « À l’horizon 2035, la vision pour la caféiculture s’oriente vers une transition agroécologique profonde, une traçabilité rigoureuse, et une augmentation de la transformation locale », affirme-t-il.

La perspective est donc clairement celle d’une agriculture moderne et intégrée. Une agriculture capable de produire davantage, mais surtout de mieux produire. Une agriculture qui donne aux femmes et aux jeunes une place plus importante. Une agriculture qui s’appuie sur des producteurs formés et des organisations mieux structurées. Une agriculture qui ne considère plus la transformation comme une étape extérieure à la production, mais comme une composante essentielle de la chaîne de valeur.

Dans cette stratégie, les 500 hectares déjà réalisés représentent une étape importante vers l’objectif des 1 000 hectares. Mais la véritable mesure du succès sera ailleurs : dans la capacité à maintenir les plantations, à améliorer les rendements, à assurer des revenus durables aux producteurs, à installer durablement les jeunes dans les métiers agricoles, à renforcer la participation des femmes, à structurer les coopératives et à faire émerger des activités de transformation.

C’est pourquoi la vision portée par Mme Anne Désirée Ouloto-Lamizana dépasse la seule relance d’une culture historique. Elle cherche à repositionner l’agriculture comme un moteur du développement économique régional. Le café devient alors un levier de diversification ; la formation, un instrument d’insertion ; l’organisation des producteurs, un facteur de compétitivité ; l’agro-transformation, une perspective de création de valeur ; et la jeunesse, l’un des principaux acteurs de cette nouvelle économie.

Cette ambition s’inscrit dans une vision à long terme. « Je souhaite voir le Cavally redevenir une référence nationale et sous-régionale en matière de caféiculture durable, moderne et compétitive », affirme Manuel Ouloto. Et lorsqu’il évoque le sens de son engagement, il résume sa philosophie par cette formule : « Là où se trouve ton cœur se trouve ton trésor. » Un engagement qu’il traduit également par la volonté de contribuer au développement de sa région à travers « une agriculture moderne, tournée vers les exigences des normes internationales », avec pour finalité une production de qualité, une meilleure rentabilité pour les producteurs et une amélioration de leur qualité de vie.

 La relance de la caféiculture est désormais bien engagée dans le Cavally. Mais l’essentiel se joue au-delà des hectares. Il s’agit de construire progressivement une nouvelle économie agricole, capable de produire, de former, de transformer et de retenir davantage de valeur sur le territoire. À travers le 2PCC, l’école agropastorale, la mobilisation de la jeunesse, l’accompagnement des femmes, la structuration des coopératives et la perspective d’unités locales de transformation, le Cavally prépare ainsi une mutation de son modèle agricole. Une mutation dans laquelle le café n’est pas seulement une culture que l’on replante, mais un levier pour réinventer l’économie agricole du Cavally.

 

Rossignol Konan (correspondant)