Illusions perdues

Illusions perdues

Ils étaient venus promettre le grand soir. Ils avaient juré de restaurer la souveraineté, de libérer leurs peuples du joug des puissances étrangères et, surtout, de mettre fin au terrorisme qui endeuille le Sahel depuis des années. Trois ans plus tard, le décor s’effrite. Derrière les discours triomphants et les postures souverainistes, les régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) révèlent une réalité beaucoup moins glorieuse : celle d’un pouvoir fragilisé, assiégé par ses propres contradictions et de plus en plus exposé à la colère de ses soldats.

La récente mutinerie au Niger - survenue dans la nuit du vendredi 28 au samedi 29 août 2026 - vient rappeler une évidence longtemps masquée par la propagande et les discours de défiance envers l’Occident : les régimes issus des coups d’État ne sont pas aussi solides qu’ils veulent le faire croire. Bien au contraire. Leur cohésion interne se fissure à mesure que leurs promesses tardent à produire des résultats.

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les militaires avaient fait de la lutte contre les groupes djihadistes leur principale justification. Ils avaient promis de reprendre le contrôle des territoires, de restaurer la sécurité et de mettre fin à l’impuissance supposée des régimes civils. Mais le bilan sécuritaire reste accablant. Les attaques se poursuivent, les populations civiles continuent de payer un lourd tribut et les soldats tombent par dizaines. Dans plusieurs zones, les groupes armés conservent une capacité d’action considérable et étendent leur influence.

Le paradoxe est cruel. Alors que les juntes avaient fait de la rupture avec la France et du recours à de nouveaux partenaires, notamment russes, les symboles de leur « souveraineté retrouvée », la présence de Wagner puis d’Africa Corps n’a pas produit le miracle annoncé. Le remplacement des partenaires militaires n’a pas suffi à inverser la dynamique sécuritaire. Pendant ce temps, les populations, elles, attendent toujours la paix.

Indéniablement, cette situation met directement à l’épreuve le récit fondateur des putschistes. Car lorsqu’un pouvoir militaire arrive au sommet en promettant la sécurité, il finit nécessairement par être jugé sur sa capacité à protéger ses citoyens. La légitimité révolutionnaire ne peut pas éternellement servir de paravent aux échecs du terrain. Et lorsque les cercueils de soldats se multiplient, lorsque des villages restent exposés aux attaques et que des pans entiers du territoire échappent au contrôle de l’État, le discours politique finit par se heurter à la dure réalité. Plus inquiétant encore : les difficultés extérieures commencent à produire des fractures intérieures. Comme on le constate, depuis plusieurs semaines, dans ces trois pays.

Ainsi, au Mali, le régime d’Assimi Goïta a procédé à l’arrestation de plusieurs militaires accusés de complot. Au Burkina Faso, les tensions au sein de l’appareil sécuritaire ont également révélé les limites de l’unité affichée autour du capitaine Ibrahim Traoré. Et au Niger, la récente mutinerie vient rappeler que ceux qui ont porté les insurgés au pouvoir peuvent aussi devenir ceux qui les contestent.

C’est justement là que réside sans doute le plus grand danger pour ces régimes. Un coup d’État repose sur une promesse de rupture. Mais une fois installés au pouvoir, les putschistes deviennent à leur tour les détenteurs d’un système qu’ils doivent protéger. Ceux qui hier dénonçaient les complots et les insuffisances des gouvernements civils découvrent les mêmes réalités : contestation, rivalités, insécurité, frustrations et luttes de pouvoir. La révolution promise se transforme alors en une bataille pour la survie des régimes. Et le paradoxe est saisissant. Ceux qui prétendaient restaurer la dignité des peuples sahéliens au nom de la souveraineté pourraient être rattrapés par une question élémentaire : jusqu’à quand les populations accepteront-elles de payer le prix de l’insécurité ? Car la colère populaire est rarement brutale à ses débuts. Elle s’installe lentement, nourrie par les promesses non tenues, les pertes humaines, les restrictions de libertés et la dégradation des conditions de vie. Elle peut rester silencieuse pendant longtemps avant de devenir incontrôlable.

L’AES n’est donc pas seulement confrontée à une guerre contre les groupes djihadistes. Elle fait désormais face à un autre front, plus politique et potentiellement plus dangereux : celui de l’usure du pouvoir militaire. Tant que la menace terroriste progressera, tant que les soldats continueront de mourir et que les territoires resteront sous pression, les juntes auront de plus en plus de mal à convaincre que leur arrivée au pouvoir a changé la donne.

Faut-il le rappeler, la grande promesse des putschistes était de faire mieux que les civils. Le temps est venu aujourd’hui de regarder les résultats sans passion ni complaisance. Une révolution qui ne produit ni sécurité, ni stabilité, ni amélioration tangible du quotidien finit par perdre son éclat. Et lorsque les soldats commencent à se retourner contre ceux qu’ils ont eux-mêmes portés au pouvoir, le signal est sérieux. Reste alors une question que les juntes de l’AES ne peuvent plus éluder : après la fronde des militaires, viendra-t-il un jour celui de leurs populations ? Et ce serait l’ultime séquence de ces mélodrames qui sonnera indubitablement le glas de leurs aventures fourbes.

 

Charles Sanga