Opposition : le privilège de l’impunité ?
Onze morts, soixante et onze blessés, des biens publics et privés détruits : le bilan des violences d’octobre 2025 est lourd, trop lourd pour être relégué au rang de simple anecdote politique. Alors que la justice cherche à établir les responsabilités, certains cadres de l’opposition dénoncent une persécution. Mais appartenir à l’opposition autorise-t-il à s’affranchir de la loi et de sa rigueur ? Voilà la vraie question.
Car, à chaque fois qu’un opposant est poursuivi, la justice serait instrumentalisée ; et lorsque l'un d'eux est épargné, elle serait indépendante. Cette justice à géométrie variable, certains voudraient l’imposer aux Ivoiriens. Depuis quand un parti dispense-t-il de répondre de ses actes devant la République ? C’est là que réside l’incohérence de ces opposants.
Derrière les chiffres froids des actes délictueux, il y a des familles endeuillées, des vies bouleversées, des quartiers traumatisés, des dégâts que la nation doit assumer. Et une question que personne ne devrait esquiver : qui est responsable ? À l’évidence, le procureur a engagé des poursuites. Des cadres du PPA-CI et du PDCI ont été entendus et placés sous contrôle judiciaire. Rien d’anormal dans un État qui fait respecter ses lois. Pourtant, on parle de musellement, de volonté d’écarter des adversaires, comme si un titre de responsable de parti valait bouclier contre toute enquête, et comme si les victimes devaient s’effacer devant ceux qui prétendent parler au nom du peuple.
Qu’on s’entende : l’opposition peut contester les décisions du pouvoir, dénoncer ses insuffisances, mobiliser ses partisans. C’est sa vocation. Mais appeler à manifester ne couvre ni les violences, ni les destructions, ni les entreprises insurrectionnelles. La liberté d’expression protège les opinions, pas les infractions. Une vérité qu’il ne faut surtout pas occulter.
Les responsabilités ne se décrètent ni dans la presse ni sur les tribunes partisanes : la justice les établit, preuves à l’appui, au terme de procédures équitables. Le contrôle judiciaire n’est pas une condamnation et la présomption d’innocence vaut pour tous. Cependant, ces principes ne sauraient servir à exiger l’arrêt des investigations. Respecter la justice, c’est aussi la laisser travailler sans pression.
Ailleurs, en Europe, l’exemple français invite au recul. Marine Le Pen a été condamnée dans l’affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national au Parlement européen, sans disparaître de la vie politique. Pour autant, la responsable du RN caracole en tête des sondages pour la présidentielle de 2027, créditée de plus de 30 % des intentions de vote. Les contextes diffèrent, certes, mais une procédure, voire une condamnation, ne prouve pas à elle seule un complot. La justice se juge sur ses actes et ses décisions, non sur les intérêts de ceux qu’elle concerne.
À force de crier au complot, une partie de l’opposition détourne le débat des préoccupations quotidiennes des Ivoiriens. Où sont les propositions pour l’emploi des jeunes ? Les réponses à la cherté de la vie ? La protestation ne remplace pas le projet, ni l’invective l’argument. Quant aux propos haineux ou tribalistes, quand il y en a, ils creusent les fractures et fragilisent la cohésion nationale.
Si elle a perdu du terrain dans l’opinion, l’opposition en trouvera aussi les causes dans ses choix et ses divisions. Il est plus simple de dénoncer une persécution que de reconnaître ses erreurs. Mais en démocratie, les citoyens tranchent dans les urnes et la justice établit les responsabilités. Confondre les deux ne sert ni la République ni les partis.
L’enjeu est là. On ne consolide pas une démocratie en laissant croire que les responsables politiques échappent aux règles communes : l’impunité nourrit le sentiment d’injustice, encourage les récidives et prépare les crises futures. La combattre n’est pas une faveur faite au pouvoir, c’est une exigence républicaine. La justice doit être impartiale, indépendante, et pouvoir aller au bout. Si des infractions sont établies, leurs auteurs répondent de leurs actes, quel que soit leur parti ou leur rang. Si les accusations ne tiennent pas, les personnes sont mises hors de cause.
On peut s’opposer au pouvoir sans s’opposer à la justice. Et nul ne devrait transformer son statut politique en passeport pour l’impunité.
Charles Sanga


