Interview-Serge Dioman Parfait (Expert international en industrie pétrolière) : « Les vrais maîtres du jeu pétrolier sont les traders et assureurs »
Alors que la guerre au Moyen-Orient fait flamber les cours du brut, Serge Dioman, expert en produits pétroliers, décrypte pour Le Patriote les mécanismes qui régissent les marchés internationaux. Entre primes de risques, références mondiales comme le Brent ou le WTI, et vulnérabilité des économies africaines, il explique pourquoi chaque conflit dans le Golfe se traduit par une hausse immédiate des prix à la pompe en Côte d’Ivoire et ailleurs.
Le Patriote : Qui se charge de publier les prix du pétrole brut qui nous sont annoncés quotidiennement ?
Serge Dioman Parfait : En réalité, ils sont plutôt publiés de manière continue et non à la fin de la journée comme d'aucuns pourraient le penser. Ils sont traités par des experts internationaux spécialisés dans l'évaluation commerciale et énergétique des pétroles bruts connus dans le monde entier.
Ils donnent donc ce que vaut le brut aujourd'hui, c'est son prix Spot ou prix d'achat au comptant. Ils donnent aussi le prix qu'il aurait s'il est acheté plus tard, dans un futur plus ou moins rapproché, c'est son prix dit à terme.
LP : A quoi servent tous ces mécanismes d'achat du pétrole brut sur les marchés ?
SDP : Il est bon de les connaître car ils servent à savoir s'il est judicieux d'acheter le pétrole maintenant et le stocker ou plutôt attendre de l'acheter plus tard à un meilleur prix.
Ainsi, quand le prix du futur s'annonce plus haut que le prix Spot du jour, l'on dit que la tendance du marché est en mode Contango. Dans le cas contraire, la tendance est en mode Backwardation.
C'est sur cette allure que nous étions quand, portés par les tensions au Moyen-Orient, la tendance s'est inversée en Contango. Ce qui amène à dire qu'acheter du pétrole dans le futur reviendrait plus cher selon les prévisions.
LP : Toutes les places de marché suivent-elles ces mêmes lois ? Autrement dit, une évolution des cours en Asie devrait-elle nécessairement impacter l'Afrique ?
SDP : En pratique, chaque place de marché internationale a son pétrole brut de référence. C'est à partir de lui donc que l'on qualifie les autres bruts venus d'ailleurs et que l'on juge alors meilleurs ou moins bons que lui.
En clair, un pétrole brut de référence n'est pas forcément le meilleur du marché mais celui à partir duquel l'on évalue et classe les autres produits ailleurs.
LP : Quelques exemples de pétroles bruts de référence ?
SDP : Le pétrole Brent par exemple est la référence sur le marché de la mer du Nord. Du côté des États-Unis en revanche, le pétrole brut de référence est le WTI (West Texas Intermediate). Ainsi, il faudra prêter attention à la référence mentionnée lorsque l'on entend parler des cours du brut.
En effet, parti de 70 dollars la semaine dernière, le prix du baril du Brent a bondi à plus de 118 dollars ce lundi à cause toujours de la guerre au Moyen-Orient. Or c'est sur lui que sont référencées la majorité des productions pétrolières africaines car le continent n'a pas une place de marché à lui.
LP : Comment le prix du baril de pétrole arrive-t-il à être influencé par temps de conflits et guerres alors ?
SDP : Le prix annoncé sur les diverses places de marché internationales des pétroles bruts de référence s'établit globalement en tenant compte de plusieurs facteurs de base. Il intègre en effet les coûts de production proprement et d'autres coûts additionnels tels que des taxes, des primes de risques et des surcoûts d'assurance, etc.
LP : Quel est le facteur le plus réactif en cas de guerre ?
SDP : D'abord, tout dépendra de l'importance pétrolière de la zone de guerre en question. Car s'il s'agit d'une région à fort potentiel pétrolier alors, la perturbation orchestrée fait courir un risque plus ou moins prononcé de créer une récession mondiale de la production et engendrer un repli de l'offre par conséquent.
Dans ce cas, l'assureur, le trader et même l'armateur n'auront d'autre choix que rehausser immédiatement leurs barèmes. Au final, ils se répercuteront sur les cours affichés du pétrole brut à l'effet de créer la volatilité que nous observons.
LP : Qui contrôle alors les montants à répercuter dans ce cas ?
SDP : Il y a tout d'abord la loi de l'offre et de la demande qui se manifeste à la base. Soyons rassurés donc que les taux appliqués sur le brut ne se font pas au hasard et ce, même s'ils relèvent de l'exclusivité du trader ou de l'assureur qui se protègent aussi en cas de crises.
Et donc, s'ils estiment par exemple que la guerre en Iran nécessite de leur part de se couvrir, par une prime de risque de 30 dollars supplémentaires, ils l'appliqueront. L'on verra donc les cours bondir de 70 à 100 dollars. Ils sont les vrais maîtres du jeu. Ce n'est donc pas un gouvernement donné qui occasionnent la hausse des prix du secteur pétrolier.
LP : Cette prime de risque n'est-elle appliquée qu'en temps de guerre uniquement ?
SDP : Non, pas nécessairement. Car même en cas de destruction d'une plate-forme pétrolière par exemple, le manque de production est susceptible d'occasionner une hausse des prix.
Ainsi, un conflit dans le Golfe Persique, où se trouvent être des poids lourds du business pétro-gazier qui brassent à eux-seuls plus du quart du pétrole mondial, aura tendance à induire une répercussion plus grande en termes de primes de risques qu'un conflit dans le Golfe de Guinée. Et c'est ce que nous subissons en ce moment.
LP : Sommes-nous donc condamnés, par ces temps de guerres dans le Golfe, à ne voir qu'une hausse continuelle des cours du pétrole ?
SDP : Les places de marchés étant spécialement sensibles aux événements de turbulences, acheter du pétrole brut par temps de guerre coûtera nécessairement plus cher. Et l'on le constate. Et ce n'est pas la faute d'un gouvernement.
Cependant, en mettant à disposition les stocks stratégiques des États, l'on peut arriver à calmer l'incidence des primes de risques et observer un repli des cours à la baisse.
LP : Dans ce genre de cas alors, les pays occidentaux seraient-ils moins affectés vu qu'ils disposent de stocks stratégiques plus importants ?
SDP : Quand le Golfe Persique est en guerre, nous sommes tous logés à la même enseigne et subissons la hausse occasionnée. Toutefois, les occidentaux ont des stocks stratégiques plus importants pouvant être utilisés à toutes fins utiles.
Hormis cela, ils ont aussi la possibilité de solliciter la Russie qui pourra leur répondre moyennant certaines conditions.
Quant à l'Afrique, qui exporte la grande majorité de son pétrole brut pour importer des produits finis comme l'essence, le gasoil, etc. elle subit ces évènements qui affectent les prix à la pompe.
LP : Les populations de la sous-région devraient-elles alors s'interroger sur leur sort vu la hausse des cours du brut ? Qu'en est-il de la Côte d’Ivoire ?
SDP : Le coût marginal est l'un des outils majeurs d'aide à la prise de décision de répercuter, d'ajuster ou de maintenir voire baisser les prix des produits pétroliers à la pompe.
De mieux en mieux aujourd'hui par ailleurs, les populations s'informent à bien connaître l'industrie pétrolière. Elles savent donc toutes ces choses dont nous parlons et sauront apprécier par elles-mêmes l'évolution des tendances baissières et haussières sur le pétrole qui leur est servi.
Dans tous les cas, seules les Directions Générales des Hydrocarbures (DGH) ont l'exclusivité d'annoncer les nouveaux tarifs en vigueur sur le brut et les produits finis.
LP : Comment la Côte d'Ivoire se forge-t-elle à se prémunir des conséquences liées à de tels aléas exogènes qui affolent les marchés du pétrole ?
SDP : En décidant d'être un pays-hub pétrolier de référence, la trajectoire actuelle fixée par le ministre de tutelle va dans le sens de la bonne gouvernance énergétique prônée par le Président de la République, SEM Alassane Ouattara.
Au demeurant, en tant que pays pétrolier émergent, du fait de son potentiel annoncé à plus de 200 000 barils de pétrole produits par jour à l'horizon des deux à trois années à venir, il convient de saluer la vision ivoirienne de faire de l'or noir un levier non seulement de souveraineté énergétique mais un levier de sécurité et d'indépendance énergétiques.
LP : Enfin, pour vous qui avez eu à naviguer dans le Détroit d'Ormuz, quelles seraient les préoccupations majeures dans les circonstances actuelles de sa fermeture totale ou partielle ?
SDP : Bien au-delà des inquiétudes sur les cours de l'or noir, il y a par ailleurs des risques humanitaires car l'on dénombre à ce jour plus de 20 000 marins confinés à bord dans leurs installations et plus de 15 000 civils dans des bateaux de plaisance et autres.
A tout ce monde, il faut bien apporter un suivi médical, un accompagnement psychologique, une assistance alimentaire, etc. Quant aux 3200 navires immobilisés en mer, ils représentent autant de cheminées et torchères rejetant des fumées et des particules fines dans l'atmosphère. D'où le double risque écologique et sanitaire en cours.
Par Anzoumana Cissé
