Laurent Gbagbo : Comment il a démoli sa propre histoire

Laurent Gbagbo : Comment il a démoli sa propre histoire
Laurent Gbagbo, président du PPA-CI

En observant aujourd’hui Laurent Gbagbo – avec tout le respect que l’on peut lui devoir pour ce qu’il a représenté pour l’histoire politique de la Côte d’Ivoire –, il est difficile de cacher cette réalité qui s’impose à tous : l’ancien chef de l’Etat ivoirien n’est plus que l’ombre de lui-même. A bien des égards, il apparait comme un simulacre de ce qu’il a été, un fantôme de ce qu’il aurait dû ou pu incarner actuellement pour la bonne partie de ses compatriotes, qui croient encore en lui. 

Car, entendons-nous bien, le natif de Gagnoa, qu’on le veuille ou pas, fut bel et bien pour des millions d’Ivoiriens, un symbole fort, presque puissant. Celui d’une lutte obstinée contre un certain ordre ancien : le parti unique et les vices que l’on a pu, peu ou prou, lui assimiler. Gbagbo, c’était le tribun aux discours enflammés, à la parole tranchante, structurée, stratégiquement calibrée. Il était l’homme des multiples années de prisons assumées comme des trophées. L’ancien député de Ouragahio s’était ainsi patiemment taillé une stature d’opposant historique, presque mythologique.

Cela, face notamment à un Houphouët-Boigny contre qui il opposa une audace à la limite de l’indélicatesse en commanditant contre lui le fameux et sulfureux « Houphouët voleur !» avant d’oser l’affronter dans les urnes, même si c’était en pure fourberie contre ses compagnons de la « gauche démocratique ».

Parlant donc de l’ancien prisonnier de Scheveningen, on pourrait aisément emprunter à l’excellent chanteur zouglou ivoirien, Pat Sacko, ce refrain bien connu : «  respectez les gens qui ont vécu ».

 

« Devenir quelqu’un » …

L’emblématique opposant a d’autant plus vécu en battant le pavé de la scène politique ivoirienne à travers marches, meetings et autres pugilats verbaux qu’il finit un beau jour par troquer sa fameuse « serviette Gbagbo » contre un fringuant costume de président de la République, réalisant du coup son rêve de « devenir quelqu’un » dans ce pays.

Certes, ses dix années passées au pouvoir ont pu étaler aux yeux du monde, toute la vanité de ce combat acharné de l’homme, qui, à l’épreuve de la gestion pratique des affaires de l’Etat, fut un véritable pied nickelé, qui n’avait aucune compétence pour diriger un pays comme la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny. Mais bien pire, hélas, il en devint même le fossoyeur attitré et de son économie et de sa cohésion sociale, avec cette guerre fratricide de 3000 morts qu’il provoqua. Mais, Laurent Gbagbo, répétons-le, aura tout de même écrit son histoire à lui, fut-elle pour le moins branlante, voire cataclysmique. L’enfant de Mama a de ce point de vue bel et bien vécu !

 

Torrent de turpitudes suicidaires

Mais, près d’un demi-siècle plus tard, à mesure que le temps passe, et au vu de ce que l’époux de Nady Bamba offre chaque jour comme spectacle aux Ivoiriens, une question s’impose : l’ancien président ne serait-il pas en train d’éroder lui-même – si ce n’est déjà fait – le socle de sa propre légende ? A plus de 80 ans, le respect qu’il aurait pu légitimement revendiquer aujourd’hui du fait de ce long parcours n’est-il pas en train de se noyer dans un torrent de turpitudes presque suicidaires ?    

Car, il est très net, le sentiment que ses compatriotes – parmi lesquels de plus en plus de « GOR » – ont aujourd’hui que chaque sortie publique de Laurent Gbagbo contribue à déconstruire son image, à altérer le personnage qu’il s’est forgé des décennies durant. Quelque chose d’étrange semble en tout cas peser sur la cohérence et la portée de ses sorties politiques. On aurait dit une sorte d’autoflagellation, d’autodestruction de sa propre histoire, de son propre parcours politique. Le récent et monumental aveu sur le financement de la rébellion par le président libyen Mouammar Kadhafi – et non plus par Alassane Ouattara tel qu’il l’a entretenu et propagé plus de vingt ans durant – et les innombrables « pièges de la VAR » dans lesquels il se fait fréquemment prendre, notamment sur les questions de salaire des enseignants, des relations avec les puissances occidentales, etc. sont là pour étayer la thèse d’un Gbagbo retournant le couteau contre lui-même.

 

Un homme en guerre contre son époque

Car le Gbagbo d’aujourd’hui, c’est un peu l’éléphant dans un magasin de porcelaine ! Il casse tout sur son passage. Il dit une chose les jours pairs et en prend le contrepied les jours impairs. Depuis son retour sur la scène nationale, le fils de Koudou Paul  donne le sentiment d’un homme en guerre contre son époque — et parfois contre son propre camp. Les divisions internes, les ruptures stratégiques, les querelles d’ego et les postures radicales finissent par brouiller son message. À force de vouloir incarner seul la mémoire et la vérité, il semble marginaliser ceux qui auraient pu prolonger son héritage.

 

Laurent, le sorcier de … Gbagbo ?

Au village, on aurait mordicus affirmé que Laurent Gbagbo est son propre sorcier. Inconsciemment ou non, il détruit peu à peu ce qu’il a construit presque que toute une vie.

Souvenons-nous que dès son retour de son exil carcéral, il  abandonne sans coup férir le FPI, le parti qu’il a créé de ses propres mains, dans la nuit noire d’une clandestinité très risquée à l’époque, pour en créer un autre, le PPA-CI, dont très peu de gens perçoivent réellement la vocation et la vision prospective ; il se sépare par la suite de bon nombre de ses compagnons de lutte, à commencer par Simone Gbagbo, sa propre épouse et co-fondatrice de l’instrument politique qu’ils portèrent ensemble sur les fonts baptismaux en 1982. Avant elle, Affi N’guessan son premier directeur de campagne et Premier ministre ne trouva aucune grâce à ses yeux malgré d’innombrables tentatives de mains tendues. Idem pour Blé Goudé, le bouillant général de la galaxie patriotique qui assura le maintien d’un pouvoir chancelant au lendemain du coup d’Etat mué en rébellion en 2002. Vinrent ensuite les Don Mello, Stéphane Kipré  et la cohorte de militants qui commirent le crime de se présenter aux récentes élections législatives. Laurent Gbagbo s’est ensuite refusé, dans la droite ligne de cette posture de rigidité politique, au rôle, pourtant taillé sur mesure pour lui, de réunificateur d’une gauche réduite en miette ; il s’est même érigé en démolisseur d’une relève générationnelle en excluant bon nombre de jeunes loups ; et,  last but not least, l’ancien opposant s’est arrogé le droit d’écarter de la vie et du débat politique, un parti d’essence historique comme le PPA-CI, sorti des entrailles du FPI originel. 

 

Posture de contestation permanente

Conséquence, son parti, censé être l’outil de la reconquête politique, peine à élargir sa base. La jeunesse ivoirienne, plus préoccupée par l’emploi, l’innovation et les opportunités économiques que par les batailles idéologiques d’hier, regarde ailleurs. Le récit héroïque des années 1990 ne suffit plus. La politique contemporaine exige projection, renouvellement, capacité à rassembler au-delà du noyau militant.

Le paradoxe est là : l’homme qui a combattu toute sa vie pour exister politiquement risque aujourd’hui de réduire sa trace à une posture de contestation permanente. Or, une grande figure d’État ne se mesure pas seulement à ses combats passés, mais à sa capacité à transmettre, à apaiser, à préparer l’avenir. Au soir de sa vie, Laurent Gbagbo montre aux yeux du monde qu’il n’a plus – a-t-il du reste jamais eu – cette envergure de grand homme capable de forger et de marquer son histoire.

KORE EMMANUEL