Littérature - "On me l’a ôté" : Mahoua S. Bakayoko explore une réalité de l’excision qui, souvent tue, mais encore présente !
La trame de l’œuvre, c’est toute une philosophie qui résume la vie de Nobindja, cette fille de l'esclave Vasseko et de Sibima, celle qui venait de la brousse de Kiwana. Dans "On me l’a ôté", Mahoua S. Bakayoko, sans faux fuyants, se confie, se dévoile avec réalisme, restitue son enfance. L’ouvrage est aussi un véritable hommage et une mise à hauteur de vue du lecteur des forces, mais aussi des faiblesses de ses parents dont elle loue l’apport à l'humanité et dans sa vie.
Elle, la citadine d'Abidjan, fait découvrir au lecteur cette grande tradition du peuple Mandé, dont elle est issue, dans ses aspects les plus insoupçonnés. Pour l’auteur, "On me l’a ôté", c’est une plongée dans la nébuleuse de l’excision, entre mémoire, foi et tradition.
Paru le 1er janvier 2019, "On me l’a ôté" traite la question de l’excision, pratique enracinée dans certaines coutumes, mais aujourd’hui, profondément questionnée. Dès les premières lignes, le texte nomme la douleur sans détour.
Un réalisme cru !
« Oui, ça fait mal. Le couteau te coupe un coup et ta douleur passe immédiatement. Tu sais, les vieilles s’y connaissent, la plaie ne dure pas », lit-on à l’entame. Derrière ces mots simples, il y a l’apprentissage d’un geste transmis, accepté, parfois justifié dans les contrées où cette pratique a lieu.
Dans le roman, la résistance ne vient pas d’un discours extérieur, mais d’une conscience intérieure. « Tu n’as plus mal dans ta chair, mais est-ce que ta tête a oublié ? », interroge-t-elle.
La blessure physique s’efface, la mémoire reste. Et avec elle, la question. Une autre voix s’affirme, portée par la foi.
« Ce que moi je sais, je ne veux pas qu’on m’ôte cette chair. C’est Allah qui me l’a donnée. Est-ce lui qui veut qu’on me l’enlève ? », interroge encore Mahoua S. Bakayoko. Pour elle, la religion ne justifie pas l’acte. Mais, face à cette remise en question, la tradition demeure. L’excision apparaît comme un héritage social, un rite censé préserver l’honneur et l’identité.
Nobindja, le personnage principal de l’œuvre, veut offrir à ses filles ce qu’elle-même n’a pas eu, une cérémonie visible, presque réparatrice, comme pour restaurer une mémoire familiale.
"On me l’a ôté" se veut au confluent du passé et du présent et, même, du futur ; entre attachement aux coutumes et doutes silencieux. « Une parole d’hier n’est pas obligatoirement une vérité d’aujourd’hui ». Cette phrase traverse le récit et en éclaire le sens.
Mahoua S. Bakayoko ne nie pas la tradition et son lot d’us et coutumes ancestrales. Elle la regarde, la questionne, et montre comment une pratique peut survivre, même lorsque les consciences commencent à évoluer.
Entre les dernières lignes de l’ouvrage, la question fondamentale est celle de l’avenir des cultures ancestrales. Doit-on encore continuer à faire l’impasse sur les rites et pratiques sombres, au moment où le monde et la société évoluent ?
Sensibiliser autour et au-delà du 6 février
"La Journée internationale de tolérance zéro, contre les mutilations génitales féminines" doit être suffisamment amplifiée. Et même la sortir du cadre institutionnel pour l’implémenter dans les hameaux les plus reculés. De sorte que cette date, portée par les Nations Unies, pour rappeler une réalité qui concerne encore des millions de femmes, soit un instant idoine pour sensibiliser afin d’amenuiser ou abolir cette pratique hideuse qu’est l’excision.
Dans la pratique, l’excision consiste à retirer, partiellement ou totalement, les organes génitaux externes féminins sans raison médicale. Un geste qui entraîne des conséquences physiques, psychologiques et sociales durables.
Selon les statistiques, aujourd’hui, ce sont plus de 230 millions de femmes et de filles qui vivent avec les séquelles de mutilations génitales féminines. Chaque année, plus de 2 millions de filles restent exposées, souvent très jeunes.
En Côte d’Ivoire, la pratique est interdite depuis 1998. Elle est punie par la loi, avec des peines aggravées lorsque la victime est mineure ou en cas de décès. Les mêmes données font cas de, environ, 37 % des femmes ivoiriennes de 15 à 49 ans ont subi une mutilation génitale. Avec le temps, la pratique recule progressivement, mais elle persiste encore.
Par-dessus tout, la question de l’excision est un combat pour la santé, les droits humains et la dignité. Un combat qui continue. Et Mahoua S. Bakayoko en est convaincue. C’est pour cela, son œuvre "On me l’a ôté", loin d’être une simple complainte, remet le rôle de l’écrivain au cœur de la question. « Et parfois, la littérature devient mémoire. J’écris pour que le silence ne dure plus », justifie-t-elle.
Jean Antoine Doudou
Bon à savoir
L’auteur
Mahoua S. Bakayoko est une écrivaine ivoirienne. Après ses études primaires et secondaires, elle obtient son baccalauréat au Lycée Mamie Adjoua de Yamoussoukro. Elle est orientée à l'Université d'Abidjan en Faculté de Lettres modernes.
Par la suite, elle enseigne pendant une décennie avant de rejoindre son époux diplomate et découvre la réalité de l’immigration clandestine. Cela lui donnera de la matière pour embrasser une carrière de romancière, avant de devenir éditrice. Tout aussi, elle formule un plaidoyer pour les droits des femmes et la promotion des valeurs africaines
Bibliographie
Elle est a à son actif près d’une dizaine de publications
"La rébellion de Zantigui" (Les éditions Barrow, 2019), Roman;
"Sous le joug d’un dangadéh" (Les Éditions Barrow, 2019), Roman;
"On me l’a ôté" (Les Éditions Barrow, 2019) Roman;
"Tounghan ou les écueils de l’immigration" Tome 1-2&3 (Les Éditions Barrow, 2019), Nouvelles;
"Tounghan ou les écueils de l’immigration" Tome2 ( Les Éditions Barrow, 2020), Nouvelles;
"Chroniques étranges d’Afriki" Tome 1 (Les Éditions Barrow, 2018) Nouvelles;
"Chroniques étranges d’Afriki" Tome2 (Les Éditions Barrow, 2020) Nouvelles;
"Le fruit de l’honnêteté" (jeunesse);
"Mansa Djouroutabali, le roi qui ne voulait rien devoir à personne";
"Le salaire de l’ingratitude" (jeunesse) , les éditions barrow 2022;
"Le Barrow de Mahoua 1" (Chroniques) Les éditions Barrow 2023
"Le chapelet des misères" (Les éditions Barrow, 2024), Roman.
Jad
