Interview – Berthé Mohamed Lamine, Imam principal de la Mosquée An Nour Koumassi 05 : « Ces dix nuits sont une chance que Dieu nous donne pour nous rapprocher de Lui »

À l’approche de la fin du mois sacré de Ramadan, les dix dernières nuits revêtent une importance capitale pour les musulmans du monde entier. Ces nuits, marquées par une ferveur spirituelle accrue, culminent avec la mystérieuse Laylat al-Qadr, la Nuit du Destin, réputée meilleure que mille mois d’adoration. Pour éclairer les fidèles sur la signification profonde et les pratiques recommandées durant cette période bénie, nous avons rencontré l’Imam Berthé Mohamed Lamine, imam principal de la Mosquée An Nour Koumassi 05. Il partage l’ambiance particulière qui règne dans sa mosquée, les enseignements du Prophète (PSL) et des conseils pratiques pour vivre pleinement ces moments de recueillement, même avec un emploi du temps chargé.

Interview – Berthé Mohamed Lamine, Imam principal de la Mosquée An Nour Koumassi 05 : « Ces dix nuits sont une chance que Dieu nous donne pour nous rapprocher de Lui »
Nous n’avons pas une longue vie, certes, mais en matière de spiritualité, Dieu nous permet d’accumuler des années entières en quelques heures (Ph DR)

Le Patriote : Nous sommes entrés dans les dix derniers jours du Ramadan. Quelle est l’ambiance au sein de votre mosquée ?

Berthé Mohamed Lamine : C’est une ambiance profondément spirituelle. Les fidèles sont plus nombreux qu’à l’accoutumée. Certes, les organismes sont fatigués après plusieurs semaines de jeûne, mais nous sommes dans des moments de grâce. La communauté fournit davantage d’efforts et elle est motivée à clore ce mois de Ramadan dans la ferveur islamique.

 

LP : Comment définiriez-vous ces dix derniers jours ?

BML : Ce sont les jours les plus importants du mois de Ramadan. C’est en leur sein que l’on retrouve Laylat al-Qadr, la Nuit du Destin, qui vaut plus de mille mois d’adoration, soit environ 83 ans et 4 mois. Cela signifie que le croyant, en une seule nuit, avance spirituellement de 83 ans. Nous n’avons pas une longue vie, certes, mais en matière de spiritualité, Dieu nous permet d’accumuler des années entières en quelques heures.

 

LP : On dit que le Prophète (PSL) vivait ces nuits de façon particulière. Comment les traversait-il ?

BML : Le Prophète Muhammad (sallallahu alaihi wasallam), consacrait ces dix dernières nuits entièrement à la prière. Il ne dormait pas. Il veillait toute la nuit en invocations, en lectures coraniques, en duas, en charité. On rapporte même que ses pieds s’enflaient à force de se tenir debout. Son épouse lui en faisait la remarque. Il répondait : « Voudrais-tu pas que je sois reconnaissant des bienfaits de Dieu sur moi ? ».

 

LP : Que représente précisément Laylat al-Qadr pour les musulmans, et pourquoi cette nuit est-elle décrite comme « meilleure que mille mois » ?

BML : Laylat al-Qadr est la Nuit de la Destinée. C’est durant le mois de Ramadan que le Coran a été révélé, et cette nuit en est le cœur. Parmi toutes les nuits de l’année, aucune ne lui est supérieure. Nous la recherchons parmi les nuits impaires des dix derniers jours, car sa date exacte n’est pas connue avec précision. Sa valeur est immense, les actes d’adoration accomplis durant cette nuit sont multipliés, offrant une récompense équivalente à plus de mille mois d’adoration.

 

LP : Quelle est la sagesse derrière le fait que la date exacte n’est pas connue ?

BML : La sagesse divine est de nous inciter à intensifier nos prières et notre spiritualité sur l’ensemble des dix dernières nuits. Si la date était révélée, beaucoup se contenteraient d’adorer uniquement cette nuit-là. En la rendant incertaine, Allah nous pousse à rechercher la Nuit du Destin avec ferveur chaque nuit, ce qui nous permet de bénéficier des bénédictions de toutes ces nuits, qui sont également très importantes.

 

LP : Quels actes d’adoration sont recommandés durant cette période ?

BML : Les prières sont primordiales. Les tahajjud, les lectures du Saint Coran, les invocations tout au long de la nuit. Mais aussi les zikrs, les séances de rappel de Dieu. L’invocation la plus recommandée en ces nuits est : « Allahumma innaka ‘afuwwun tuhibbul ‘afwa fa’fu ‘anni » (« Ô Allah, Tu es Pardonneur, Tu aimes le pardon, alors pardonne-moi »). On peut également zikrer « Subhanallah walhamdulillah wala ilaha illallah wallahu akbar » (« Gloire à Allah, louange à Allah, il n’y a de divinité qu’Allah, Allah est le plus Grand »), ou encore « Wala hawla wala quwwata illa billahil ‘aliyyil azim » (« Il n’y a de force ni de puissance qu’en Allah, le Très-Haut, le Très-Grand »). Sans oublier la salat sur le Prophète Muhammad, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui.

"Deux ou quatre rakats faites avec

 une concentration totale valent mieux

qu’une nuit entière passée dans la dispersion"

 

LP : Comment se prépare-t-on intérieurement pour accueillir ces nuits et quel bénéfice un fidèle peut-il en tirer ?

BML : La préparation est avant tout spirituelle. Il ne faut pas percevoir ces nuits comme une privation de liberté ou un manque de sommeil, mais plutôt comme une chance que Dieu nous donne pour nous rapprocher de Lui. L’effort doit être sincère et ne pas viser la reconnaissance des autres. C’est une relation intime entre le fidèle et son Créateur. Chaque opportunité de ces nuits est précieuse, car il n’est pas garanti de pouvoir les vivre l’année suivante. Le bénéfice principal est un rapprochement intense avec Allah. Notre existence même a pour but l’adoration d’Allah, subhanahu wa ta’ala, et ces moments de paix nous offrent une occasion unique d’atteindre cet objectif avec la plus grande intensité spirituelle.

 

LP : Quel est le sens de l’i’tikaf, la retraite spirituelle, que l’on observe dans les mosquées en cette période ?

BML : L’i’tikaf est un moment où l’on se retire du monde matériel pour se consacrer entièrement à Allah. On met de côté les distractions mondaines, les conversations futiles, les téléphones, les réseaux sociaux, les actualités sportives, etc, pour se concentrer uniquement sur Dieu. Tout ce qui occupe la bouche et l’esprit, c’est uniquement Dieu. C’est à ce moment-là que l’âme, souillée par le quotidien, se purifie réellement, et que les barakas et les duas se déversent en abondance. Celui qui part en i’tikaf doit avoir tout réglé avant notamment les besoins de sa famille, les préparatifs de l’Aïd, puisqu’il ne rentre chez lui qu’après la prière de l’Aïd el-Fitr. C’est ça aussi le sens de la spiritualité.

 

LP : Pour ceux qui travaillent et ont des contraintes familiales, comment vivre pleinement ces nuits malgré un emploi du temps chargé ?

BML : Le travail aussi est une forme d’adoration. Nul n’est tenu de veiller toute la nuit au détriment du lendemain. Il ne s’agit pas de sacrifier ses obligations professionnelles ou familiales, mais d’intégrer la spiritualité dans son quotidien. Si tu n’as que trente minutes, lève-toi, prie, puis dors et reprends ta journée. Deux ou quatre rakats faites avec une concentration totale valent mieux qu’une nuit entière passée dans la dispersion. L’important, c’est l’intensité du moment, la concentration et la sincérité de l’intention, pas sa durée.

 

LP : Comment ces dix nuits renforcent-elles la solidarité au sein de la communauté ?

BML : Le Ramadan est le mois de la solidarité par excellence. Les ruptures du jeûne collectives à la mosquée illustrent la cohésion et la discipline de la communauté. C’est aussi un mois de charité, où la nourriture est partagée généreusement avec tous, musulmans et non-musulmans, comme nous le faisons dans notre mosquée. Chaque bonne action durant le Ramadan est multipliée par soixante-dix, ce qui en fait une période propice à la purification et à l’accroissement des bienfaits.

 

LP : Quel message souhaitez-vous adresser aux fidèles en ces dernières nuits ?

BML : Je veux les encourager à prendre conscience d’une vérité simple. Si tu as pu bénéficier de ces dix dernières nuits cette année, rien ne garantit que tu les auras l’année prochaine. Ne laisse pas passer cette occasion. Ne te dis pas après coup : « Si j’avais su, j’aurais fait plus. » Fais-en plus maintenant. Et si tu fais la retraite spirituelle, fais-la vraiment dans les invocations, dans la lecture coranique, en zikrant, pas dans les bavardages ou actes inutiles. La spiritualité, c’est se débarrasser de tout. C’est l’essence même de l’i’tikaf.

 

LP : Comment conserver les bonnes pratiques acquises durant ce mois de après le Ramadan ?

BML : En faisant la spiritualité avec une vraie concentration, une sincérité dans les actes d’adoration. Si tu as réussi à te lever la nuit, à réciter le Coran, à zikrer avec sincérité, tu auras senti quelque chose se transformer en toi. Ton cœur, autrefois souillé, est devenu plus propre. Tu parles davantage de Dieu et moins de ce monde. Il devient alors naturel de vouloir maintenir ces pratiques après le Ramadan. La spiritualité ne doit pas être une parenthèse, mais une composante essentielle de notre vie. Nous sommes faits pour adorer Dieu, et nous finirons tous par quitter cette terre et retourner à notre Créateur. Pourquoi abandonner ce qui nous rapproche de Lui ? Autant l’adorer jusqu’au bout.

Par OUATTARA Gaoussou