Ma Muse : La danse des sorciers
À Abidjan, il suffit parfois qu’un projet d’infrastructure soit annoncé pour que surgissent les procès d’intention. Le projet du sixième pont devant connecter la zone d’ Abatta à Koumassi et Port-Bouët n’échappe pas à cette curieuse tradition. À peine évoqué, le voilà déjà déclaré inutile par certains, quand un universitaire va jusqu’à parler de « faux pont ». Comme si construire une nouvelle liaison routière dans une métropole confrontée chaque jour à la congestion, à l’allongement des trajets et à l’extension continue de son tissu urbain relevait désormais de l’absurde.
Soyons sérieux. Un pont n’est pas construit pour faire joli dans le paysage. Il sert d’abord à relier, à rapprocher, à faciliter les déplacements et à ouvrir de nouvelles possibilités de circulation. Une route, un échangeur, un pont sont des infrastructures pensées pour répondre à des besoins collectifs, immédiats ou futurs. On peut évidemment discuter de leur coût, de leur pertinence technique, de leur localisation, de leur impact environnemental ou de leur rentabilité. C’est même le rôle normal d’une opinion publique vigilante et d’une opposition responsable. Mais transformer systématiquement tout projet en scandale ou en opération de propagande politique est une autre affaire.
La véritable question devrait donc être simple : ce projet répond-il à un besoin de mobilité actuel du futur d’Abidjan ? Si la réponse est oui, alors le débat doit porter sur les modalités de sa réalisation, pas sur une volonté obsessionnelle de le disqualifier avant même qu’il ne sorte de terre.
Il y a, dans notre débat public, une dérive inquiétante : celle qui consiste à rejeter une initiative non pas parce qu’elle serait mauvaise, mais parce qu’elle vient de ceux que l’on combat politiquement. À force de voir le pouvoir partout, certains finissent par ne plus voir l’intérêt général nulle part. Le moindre chantier devient une manœuvre politicienne, chaque investissement est suspect, chaque annonce est tournée en dérision.
Cette posture n’est pas de l’opposition. S’opposer systématiquement à tout n’est pas faire de la politique : c’est choisir le déni. Ou, à tout le moins, se livrer à une danse de sorciers. Disons-le tout net, une opposition crédible ne devrait-elle pas plutôt reconnaître ce qui va dans le bon sens, tout en exigeant davantage de transparence, d’efficacité et de résultats ? Critiquer n’oblige pas à nier. Contrôler ne signifie pas saboter. Et proposer une alternative ne suppose pas de souhaiter l’échec de tout ce qui est entrepris.
Il faut surtout se méfier de la manipulation des populations. À force de leur présenter chaque projet public comme une catastrophe annoncée, on entretient la défiance et on transforme les citoyens en spectateurs d’un interminable affrontement politique. Or les populations, elles, veulent des routes praticables, des transports plus fluides, des quartiers mieux desservis et une ville capable d’absorber sa croissance.
Que l’on soit proche du pouvoir ou dans l’opposition, une évidence devrait nous rassembler : la Côte d’Ivoire n’appartient à aucun parti. Les infrastructures qui sont construites aujourd’hui ne serviront pas seulement ceux qui gouvernent aujourd’hui. Elles seront utilisées demain par des citoyens qui n’auront peut-être aucune préférence pour les dirigeants actuels.
C’est pourquoi il faut sortir des petits calculs politiciens. Le développement d’un pays est une œuvre collective. Il exige de savoir applaudir quand c’est nécessaire, alerter quand c’est indispensable et proposer quand cela est utile.
Le sixième pont peut donc être discuté, évalué et même critiqué. Mais qu’on cesse d’en faire une bataille idéologique. Un pays qui veut avancer ne peut pas passer son temps à expliquer pourquoi il ne faut pas construire. Il doit surtout se demander comment construire mieux, pour aujourd’hui et pour les générations à venir. Ne pas comprendre cela, c’est pratiquer ni plus ni moins la sorcellerie.
Y. Sangaré


