Affaire la " Côte d'Ivoire est un pays de trafiquants" : Comment Affi N’Guessan tente de réécrire l'histoire

Affaire la " Côte d'Ivoire est un pays de trafiquants" : Comment Affi N’Guessan tente de réécrire l'histoire
Affi N’Guessan face à son propre passé

« C’est l’hôpital qui se moque de la charité », dit l’adage. Dans une interview accordée, samedi dernier, au confrère Linfodrome, le président du FPI, Pascal Affi N’Guessan, a cru bon de dénoncer une corruption généralisée dans le pays. L’ancien Premier ministre, c’est le cas de le dire, a pourtant été lui-même aux premières loges de la gestion du pays, à une époque où les scandales et les dérives n’ont pas manqué.

Selon Pascal Affi N’Guessan, la Côte d’Ivoire serait « un pays de trafiquants ». « Le pays est, je dirais, livré aux trafiquants de toutes natures, venus de tous les horizons. Le pays est livré aux trafiquants : trafic de drogue, trafic d’or et de pierres précieuses, trafic de terrains urbains, trafic de terres rurales, trafic même dans l’administration. Même dans le secteur de la santé, il y a du trafic : sur les ordonnances, sur les médicaments, dans l’Éducation nationale. Aujourd’hui, même pour être affecté d’un poste à un autre, il y a un trafic. C’est un pays de trafiquants. Et il faut mettre fin à tout ça », s’est-il longuement étalé.

La question de l’orpaillage n’a pas non plus été occultée par l’ancien député de Bongouanou sous-préfecture. « Tout le monde se plaint de l’orpaillage. Mais tout cela se fait au su et au vu du gouvernement, qui est censé gérer le pays. Et le laisser-faire, le laisser-aller montrent bien que le gouvernement ne gère pas le pays et que le pays est livré à qui veut. Donc, les gens viennent, ils font ce qu’ils veulent. Et on dégage les Ivoiriens, comme à Zimbabwe, comme à Koumassi, on les dégage pour céder les terres à des étrangers, à des entreprises multinationales », a-t-il martelé.

Une sortie qui laisse ainsi croire que le gouvernement ne ferait rien face à ces phénomènes. Pis, qu’il en serait complice. Une accusation aussi grave mérite un rappel historique.

Le tableau, certes, est loin d’être idyllique. Mais la situation n’est pas aussi catastrophique que le laisse entendre Affi N’Guessan. En matière de lutte contre la corruption, la Côte d’Ivoire a, sous la présidence d’Alassane Ouattara, enregistré des avancées qui méritent d’être relevées.

Le classement 2025 de l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International, publié en février 2026, place la Côte d’Ivoire au 76e rang mondial sur 182 pays. Avec un score de 43/100, contre 45/100 en 2024, la Côte d’Ivoire figure parmi les dix pays les moins corrompus d’Afrique. On ne peut pas en dire autant du temps de la « refondation », c’est-à-dire à l’époque où le régime FPI tenait les rênes du pouvoir. Tout leur règne a été émaillé de scandales liés à la corruption et à la mauvaise gouvernance. L’affaire des déchets toxiques constitue, à cet effet, l’un des exemples les plus emblématiques. Dans la nuit du 19 août, le navire Probo Koala, affrété par la société multinationale Trafigura, est arrivé au port d’Abidjan avec à son bord du slop, une boue toxique issue du nettoyage de produits pétroliers. Un déchet contenant notamment de l’hydrogène sulfuré, un gaz mortel.

Ces déchets pétroliers toxiques, estimés à 500 mètres cubes, seront ensuite transportés par des camions locaux avant d’être déversés sur plus de 18 sites à ciel ouvert dans plusieurs quartiers d’Abidjan. Alors que plusieurs pays ont refusé d'accueillir le bateau "maudit, seule la Côte d'Ivoire a accepté de l'accueillir. Probablement contre des espèces sonnantes et trébuchante. Suite à ce déversement, plus de 100 000 personnes ont subi une intoxication. Le bilan officiel fait état de 17 décès.

Qu’en est-il, dès lors, de la gouvernance sous le régime FPI ? C’est un secret de polichinelle : la Côte d’Ivoire n’a jamais été aussi bien gérée  qu'actuellement. Rien à voir avec la gestion du FPI. À cette époque, la FESCI faisait la pluie et le beau temps sur les campus et dans les établissements scolaires du pays. Les enseignants n’avaient plus toute l’autorité nécessaire. Dans les rues, les jeunes patriotes régnaient en maîtres absolus. Certains leaders patriotiques semblaient même disposer de davantage de pouvoir que des membres du gouvernement.

Que dire de l’armée ? La discipline n’était plus de mise. Des subalternes, du fait de leur proximité avec certains pontes du pouvoir, n’obéissaient plus aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques. Pis, sur la base de simples soupçons, ils pouvaient les tabasser et les faire arrêter dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, c’était la mort. Il ne serait donc pas exagéré de dire que le pays était comparable à une jungle où l’autorité de l’État était régulièrement mise à mal. Les trafics et le laisser-aller, comme on peut le constater, sont bien là où l’on ne les pense pas. Et si l’on veut aller plus loin dans la logique de Pascal Affi N’Guessan, le terme de « trafic » pourrait également renvoyer au « faux » et le « trafiquant » au « faussaire ». À ce titre, il est bon de rappeler l’épisode concernant le général Robert Guéï. À la suite de la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002, n’est-ce pas Pascal Affi N’Guessan, alors Premier ministre, qui avait accusé le général Robert Guéï d’être l’auteur de ce coup de force ? Plus tard, le corps du général sera retrouvé dans les encablures de la Polyclinique Internationale Sainte Anne Marie (PISAM), criblé de balles. Les informations révéleront par la suite que l’ancien chef de l’État aurait été enlevé à la cathédrale, où il avait trouvé refuge, avant d’être froidement exécuté.

Plusieurs membres de sa famille connaîtront également le même sort. Lors du procès de l’assassinat de Guéï, en 2016, Pascal Affi N’Guessan a affirmé devant la barre qu’il ignorait les circonstances de la mort de l’ancien chef de la junte, assassiné le 19 septembre 2002. Il s’est également expliqué sur ses propos tenus auparavant concernant la participation supposée du général à la tentative de coup de force. Il a affirmé ignorer les circonstances de sa mort. À la question du tribunal de savoir pourquoi il n’avait pas ouvert une enquête, sa réponse fut sans équivoque : « Ce sont des initiatives qui relèvent de la responsabilité du chef de l’État. » La question que l’on pourrait alors se poser, à juste titre, est la suivante : sur quelle base Affi N’Guessan, alors Premier ministre, avait-il accusé le général Robert Guéï d’être l’auteur du putsch ? Porter de telles accusations, aussi graves, méritait à tout le moins une enquête préalable pour un responsable de sa trempe. Ce qui n’a été fait ni avant ni après. Toute chose qui, à en croire cette séquence, témoigne de l’amateurisme et du manque de sérieux qui régnaient à la tête du pays à l’époque. À bien y voir, Affi N'Guessan tente de réécrire l’histoire.  C'est bien sous la Refondation que la Côte d'Ivoire était un pays « livré aux trafiquants ». Et seul un trafiquant voit le trafic partout !

 

Rahoul Sainfort