Ma Muse : Le foncier, la République des escrocs

Ma Muse : Le foncier, la République des escrocs

En Côte d'Ivoire, acheter un terrain n'est plus seulement un investissement. C'est devenu une prise de risque. Des milliers de familles économisent pendant des années pour acquérir une parcelle, convaincues de bâtir enfin leur avenir. Pourtant, beaucoup découvrent, parfois trop tard, que le terrain qu'elles ont payé est revendiqué par un autre propriétaire ou que les documents en leur possession ne valent plus grand-chose. Le rêve d'une vie se transforme alors en cauchemar.

Le foncier ivoirien inspire aujourd'hui plus de méfiance que de confiance. Les litiges se multiplient, les procès s'éternisent et les démolitions de bâtiments deviennent presque banales. À chaque nouvelle affaire, c'est la même question qui revient : comment peut-on encore acheter un terrain en étant certain qu'il nous appartient réellement ?

L'affaire Ital Construction en est une illustration édifiante. En ordonnant la démolition des bâtiments construits sur le terrain de M. Moussa Douamba, le Conseil d'État a rappelé que même les projets immobiliers les plus importants ne sont pas à l'abri d'un contentieux foncier. Cette décision, lourde de conséquences, met surtout en lumière les profondes failles d'un système qui peine encore à garantir la sécurité des transactions.

Le problème est connu. Des parcelles sont vendues à plusieurs acquéreurs. Des actes administratifs sont falsifiés. De faux documents circulent avec une facilité déconcertante. Des signatures sont contestées. Des personnes se présentant comme les représentants de communautés villageoises procèdent à des ventes successives sur les mêmes terrains. À cela s'ajoutent des soupçons récurrents de complicités au sein de certains services chargés de la gestion foncière.

Les victimes, elles, suivent presque toujours le même parcours. Elles achètent en toute bonne foi. Elles obtiennent des documents qu'elles croient authentiques. Elles investissent toutes leurs économies pour construire. Puis, un jour, elles apprennent qu'un autre titre existe sur la même parcelle. Commence alors un combat judiciaire long, coûteux et éprouvant, dont personne ne sort véritablement gagnant.

Si ces pratiques perdurent depuis tant d'années, c'est qu'elles trouvent forcément des relais qui leur permettent de prospérer. Et ce qui est troublant, c'est que les escrocs semblent toujours avoir un coup d'avance. Pendant que les dossiers s'accumulent devant les tribunaux, d'autres victimes tombent dans le même piège. Au bout du compte, ce sont des familles entières qui perdent leurs économies, leur maison et parfois le travail de toute une vie.

Il faut le dire tout net : cette situation est devenue un véritable frein au développement. Comment convaincre des investisseurs de miser sur un pays où le droit de propriété peut être remis en cause des années après une acquisition ? Comment demander aux citoyens de croire en leurs institutions lorsque des documents officiels eux-mêmes n'offrent plus une garantie absolue ?

Face à ce chaos, le gouvernement ne peut plus se contenter d'annoncer des réformes. L'heure n'est plus aux discours, mais à l'action. Il est temps de frapper fort : démanteler les réseaux de faussaires ; sanctionner durement les agents publics qui participent à ces fraudes ou les couvrent ; traduire en justice les auteurs de ventes multiples. Bien entendu, les communautés villageoises concernées doivent, elles aussi, assumer leurs responsabilités lorsque des terrains sont cédés plusieurs fois.

Le foncier ne peut plus rester le refuge des escrocs. Car derrière chaque litige, il y a des familles ruinées, des vies bouleversées et une confiance qui s'effrite. Garantir le droit de propriété n'est pas une option ; c'est l'une des premières missions de l'État. Il est de son devoir de remettre de l'ordre dans ce secteur et de rendre aux Ivoiriens la certitude qu'un terrain légalement acquis leur appartient réellement. Il y va de la crédibilité du pays et de son administration.

Y. Sangaré