Contribution - Côte d’Ivoire : Quand le progrès fabrique lui-même le désordre
Dans cette analyse, Dr Kalilou Coulilbaly décrypte la problématique du désordre urbain et évoque la nécessité de s’orienter dans la direction du vent de la modernité.
Cette image paraît presque banale, tant ce décor est devenu familier : des poteaux en béton juxtaposés, des câbles qui s’entrecroisent dans un décor de désordre, des réseaux déployés au gré des opérateurs, sans véritable cohérence urbaine.
Elle révèle pourtant une question fondamentale de gouvernance urbaine : peut-on prétendre à la modernité numérique en ville tout en acceptant le désordre physique qu’elle produit ?
Le droit ivoirien répond déjà en partie. La loi n° 2024-352 relative aux communications électroniques prévoit que l’occupation du domaine public par les opérateurs est soumise à autorisation et peut comporter des prescriptions précises d’implantation et d’exploitation. Elle encourage également la mutualisation des infrastructures. Les règles antérieures imposaient déjà le respect de l’urbanisme, de la sécurité, de l’environnement et de la qualité esthétique des lieux et des espaces publics. Autrement dit, la fibre peut incarner la modernité sans transformer la ville en forêt de poteaux, ni ses câbles en un enchevêtrement de racines aériennes.
Qui doit remettre de l’ordre ?
La responsabilité est nécessairement partagée : l’ARTCI régule les opérateurs et les infrastructures de communications électroniques. L’autorité chargée du domaine public encadre leur implantation. Les gestionnaires de voirie et les collectivités interviennent selon le domaine concerné. La loi prévoit précisément qu’une entité mandatée gère la mise à disposition du domaine public aux opérateurs.
L’enjeu devrait désormais être plus ambitieux : mutualiser les supports, privilégier les fourreaux et les réseaux souterrains lorsque cela est techniquement possible, imposer des plans coordonnés d’implantation et supprimer progressivement les installations anarchiques.
La démocratie n’est pas le gouvernement de l’émotion
Face à ce choix cornélien, gouverner une démocratie consiste parfois à arbitrer entre ce que l’émotion tolère et ce que la raison commande. La solution facile consiste à laisser faire pour éviter les mécontentements. Mais les solutions politiquement faciles finissent souvent par rendre la démocratie elle-même incapable de produire de l’ordre. On ne modernise pas un pays en détournant constamment le regard devant les contraintes humaines du changement.
Jouer désormais au-dessus de sa catégorie
La Côte d’Ivoire atteint un niveau de développement où elle doit jouer au-dessus de sa catégorie, économiquement, politiquement, mais surtout socialement. Cela suppose une nouvelle exigence esthétique et institutionnelle pour la ville. Le développement véritable commence lorsque l’État ne se contente plus de construire : il organise, ordonne, anticipe et impose une cohérence.
Telle est peut-être l’énigme démocratique : regarder la misère avec humanité, sans jamais faire du désordre son droit à l’existence.
Dr Kalilou Coulibaly


