Taekwondo ivoirien – Gouvernance : Jean-Marc Yacé et la belle histoire du faux expert-comptable

Taekwondo ivoirien – Gouvernance : Jean-Marc Yacé et la belle histoire du faux expert-comptable
La Fédération ivoirienne de taekwondo, secouée par l'affaire d'un auditeur non reconnu par l'Ordre national des experts-comptables. (Ph DR)

Sous le magistère de Jean-Marc Yacé, la Fédération ivoirienne de taekwondo (FITKD) collectionne les zones d'ombre. Dernier épisode en date : un « expert-comptable » qui n'existe pas aux yeux de la loi, 264 millions de francs CFA « non justifiés », et une gouvernance qui semble avoir érigé l'opacité en méthode de gestion.

 

Un auditeur fantôme, une fédération sous curatelle du faux

Il y a des dossiers qui se lisent comme un roman noir, et celui que vient de déposer le Collectif des Membres Statutaires (COMSFIT) sur le bureau du Ministre des Sports en est un. Daté du 10 août 2026 et réceptionné au cabinet ministériel le lendemain sous le numéro 1685, le courrier signé par Jean Marie Addé Kouadjan porte un titre qui résume, à lui seul, l'état du taekwondo ivoirien : invalidation des travaux d'un « expert-comptable » qui n'en est pas un.

Belle histoire, en effet, que celle d'Evariste Ahouangansi et de son cabinet MONDEXPERTS, chargés depuis juillet 2024 d'auditer les comptes de la FITKD. Par courrier référencé PGE/GHA/AAA/nba-331/2026 daté du 28 juillet 2026, la présidente de l'Ordre National des Experts-Comptables de Côte d'Ivoire, Pascale Guei-Ecaré, est pourtant formelle : ni l'homme ni son cabinet ne figurent au Tableau de l'Ordre. Autrement dit, celui qui a scellé, exercice après exercice, le sort financier de la fédération n'a jamais eu, légalement, le droit de le faire.

Le courrier qui mentionne l'inexistence de l'auditeur de la FIKD au Tableau l'Ordre national des experts-Comptables de Côte d'Ivoire

La loi n° 2014-856 du 22 décembre 2014 relative au sport est pourtant sans ambiguïté. Son article 32 impose à toute fédération sportive de se faire assister d'un expert-comptable inscrit au tableau de l'Ordre, avant même toute proposition du Comité Exécutif à l'Assemblée Générale. Or, selon le COMSFIT, Ahouangansi n'a jamais suivi cette procédure ni relevé de l'ordonnance n° 2009-387 du 1er décembre 2009 qui régit la profession. Deux entorses qui, pour le collectif, rendent « nul et de nul effet » l'ensemble des travaux produits par cet auditeur, avec, à la clé, une demande de restitution des honoraires perçus.

 

264 millions FCFA « non justifiés » : la note salée de la « belle histoire »

Mais la fable ne s'arrête pas à une question de statut professionnel. Le rapport du Commissariat aux Comptes, portant sur les exercices 2022, 2023 et la mi-saison 2024, fait état de dépenses injustifiées à hauteur de 264 millions de francs CFA. Une somme à mettre en regard des 960 millions de francs CFA de subventions publiques cumulées, versées par l'État à la FITKD entre 2022 et 2025 : 264 millions en 2022, 272 millions en 2023, 202 millions en 2024, 222 millions en 2025, selon le tableau détaillé joint à la correspondance du COMSFIT.

Etat des subventions allouées par l'Etat à la FITKD de 2022 à 2025

Près d'un tiers de l'argent du contribuable ivoirien, destiné à faire rayonner une discipline olympique, se serait ainsi retrouvé sous le boisseau d'une comptabilité contrôlée par un homme sans titre reconnu. Le COMSFIT réclame désormais un audit contradictoire placé sous la supervision directe du Ministère des Sports.

 

Une fédération engluée dans une crise sans fin

Ce dossier n'est que le dernier chapitre d'un feuilleton institutionnel qui n'en finit plus. Le 19 octobre 2024, une Assemblée générale extraordinaire destituait Jean-Marc Yacé, sur fond de dissolution du comité exécutif, d'absence de championnat national, et d'accusations d'abus de pouvoir, d'abus sexuels envers des athlètes, de conflits d'intérêts et de dysfonctionnements financiers. Un comité directeur de transition, conduit par Me Ali Diomandé, avait alors pris les rênes. Mais la justice ivoirienne, saisie en référé, a rétabli Jean-Marc Yacé dans ses fonctions – décision confirmée en appel, puis entérinée par l'AFTU et World Taekwondo, sans pour autant éteindre la contestation interne.

La correspondance dans laquelle les membres statutaires réunis au sein d'iun Collectlf demande l'évinction de l'auditeur et appelle la tutelle à diligenter un audit contradictoire

Bien au contraire. En mai 2026, le champion olympique et champion du monde Cheick Sallah Cissé est lui-même entré en dissidence, dénonçant dans une pétition une gestion financière opaque, l'absence de certification des comptes par les commissaires aux comptes, et l'exclusion des athlètes des instances dirigeantes. L'African Taekwondo Union a depuis ouvert une enquête sur la fédération.

 

Le verrou des 40 ans, ou l'art de sécuriser un fauteuil

Autre acte de cette pièce à multiples tiroirs : l'Assemblée générale du 28 décembre 2025, au cours de laquelle les statuts de la FITKD ont été modifiés pour fixer à 40 ans l'âge minimum requis pour briguer la présidence de la fédération. Une clause contestée en interne, perçue comme un verrou taillé pour écarter les candidatures plus jeunes. Le paradoxe est saisissant : en Côte d'Ivoire, il suffit d'avoir 35 ans pour prétendre à la magistrature suprême – la présidence de la République elle-même – mais il en faudrait cinq de plus pour diriger une fédération de taekwondo. Loin d'un détail technique, cette disposition dessine une architecture institutionnelle pensée pour verrouiller le pouvoir plutôt que pour organiser une compétition loyale et démocratique.

À cela s'ajoute la révocation des commissaires aux comptes, pourtant dûment élus par l'Assemblée Générale au même titre que le président et censés bénéficier des mêmes garanties statutaires. Privée de tout contrôle financier crédible et indépendant, la fédération ouvre ainsi la voie à des arrangements du type de celui révélé par le dossier Ahouangansi.

 

L'heure des comptes

Le taekwondo ivoirien a offert au pays certaines de ses plus belles fiertés olympiques, la médaille d'or de Cheick Sallah Cissé à Rio reste gravée dans la mémoire collective. Cette discipline mérite mieux qu'une gouvernance minée par le faux, l'opacité comptable et les manœuvres statutaires. Le Ministère des Sports, dépositaire de la tutelle des fédérations sportives et garant de la bonne utilisation des deniers publics, ne peut plus se contenter d'arbitrer des conflits de personnes. Il doit, comme le réclame formellement le COMSFIT, faire toute la lumière sur ces 264 millions de francs CFA et sur le statut de cet auditeur fantôme, avant que l'image du sport ivoirien tout entier n'en pâtisse sur la scène continentale et internationale. Il est grand temps que la tutelle prenne ses responsabilités pour sauver cette discipline d'elle-même.

OUATTARA Gaoussou