Dossier - Ex-CORA : Le long chemin de croix des travailleurs privés de leurs droits

Vingt-trois ans après la fermeture de CORA SA, 163 familles ou ayants droit attendent toujours le règlement des droits sociaux des anciens employés. Entre les promesses de règlement, les démarches administratives et les décès de plusieurs anciens salariés, le combat des ex-travailleurs de CORA s’apparente désormais à une interminable course contre le temps.

Dossier - Ex-CORA : Le long chemin de croix des travailleurs privés de leurs droits
 Le PV de conciliation, l’une des pièces qui retracent les longues démarches engagées par les anciens travailleurs

Depuis la disparition de CORA SA, le 10 octobre 2003, les anciens employés de cette société de téléphonie mobile vivent avec une même question : quand leurs droits seront-ils enfin réglés ? Au fil des années, l’attente a changé de visage. Des travailleurs sont décédés. Des veuves ont pris le relais. Des enfants ont grandi avec, en héritage, l’espoir d’un règlement qui ne vient toujours pas. Aujourd’hui, le Collectif des Travailleurs de l’ex-société CORA SA estime à 163 le nombre de familles ou ayants droit concernés. Selon son président, N’Guessan Kouakou Bernard, au moins 14 anciens salariés sont morts depuis le début du contentieux. L’un de ces drames porte un visage : celui de Mme Kouamé Affoué Clémentine. Son époux, Éric D’Orfond, ancien employé de CORA, est décédé le 1er octobre 2008, sans avoir obtenu ses droits. Depuis, elle assume seule la charge de leurs enfants. « 23 ans de souffrance continue. Les enfants attendent l’argent des droits pour continuer et terminer leurs études », confie-t-elle. C’est là que se mesure réellement la longueur du dossier CORA. Pas seulement dans les années qui se sont écoulées, mais dans les vies qui ont continué à avancer pendant que le règlement des droits, lui, semblait rester à quai.

Pour comprendre comment ces familles en sont arrivées là, il faut remonter aux années 1990. À cette époque, la téléphonie mobile ivoirienne n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements. CORA SA fait partie des pionnières du secteur. Installée en 1994, la société connaît rapidement une progression importante et compte jusqu’à 33 000 abonnés. Pendant plusieurs années, CORA occupe ainsi une place de premier plan dans un marché encore naissant. Rien ne laisse alors présager que cette aventure industrielle et commerciale se terminera par l’une des plus longues affaires sociales du secteur. Puis tout s’arrête. Le 10 octobre 2003, CORA cesse ses activités. Une fermeture brutale qui laisse derrière elle des salariés privés de leur emploi et, pour beaucoup, dans l’attente du règlement de leurs droits.

Un ancien dirigeant de la société, qui a requis l’anonymat, attribue cette disparition à un profond conflit entre les actionnaires américains et un partenaire d’affaires ivoirien, Alexandre Galey. À cette époque, le capital de CORA SA s’élève à 11,227 milliards de francs CFA. Mais au-delà des chiffres et des querelles d’actionnaires, la fermeture de l’entreprise va surtout produire une conséquence durable : des centaines de travailleurs vont entrer dans une attente dont certains ne verront jamais l’issue.

Le dossier CORA ne disparaît pas pour autant des radars de l’État. Trois ans après la fermeture, une nouvelle séquence s’ouvre à Washington. Le 24 février 2006, l’État de Côte d’Ivoire signe dans la capitale américaine un protocole d’accord avec Western Wireless International Ivory Coast Corporation, Modern Africa Tow-LLC et Wireless Communications Technology Inc., présentées comme les actionnaires américains de CORA.

Cet accord, désormais connu sous le nom d’« accord de Washington », doit permettre de solder le différend avec les actionnaires et d’organiser la sortie de CORA du paysage ivoirien des télécommunications.

Une pièce essentielle du dispositif concerne les fréquences de l’opérateur. Leur réattribution doit permettre l’arrivée d’un nouvel opérateur sur le marché. Le gouvernement s’engage notamment à faire payer aux 6 millions de dollars américains actionnaires au plus tard le 31 décembre 2006, avec une garantie de l’État en cas de défaillance du nouvel opérateur. Le nouvel entrant sera Comium, qui opérera sous la marque Koz. Les fréquences de CORA trouvent donc une nouvelle vie. Le marché ivoirien de la téléphonie mobile poursuit son développement. Pour les actionnaires, le dossier avance. Pour les anciens salariés, en revanche, le chapitre reste ouvert. Le protocole prévoit également la liquidation de CORA après le paiement des sommes dues aux actionnaires et la cession au gouvernement des intérêts détenus par ces derniers. L’entreprise disparaît progressivement du paysage. Le problème des travailleurs, lui, demeure.

 

Quand Koz disparaît à son tour

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle va pourtant connaître d’autres rebondissements, dans un secteur des télécommunications en pleine recomposition. Les fréquences autrefois attribuées à CORA sont exploitées par Comium, à travers Koz. Mais en 2016, le gouvernement retire les licences de plusieurs opérateurs, dont Comium, GreenN, Warid et Café Mobile. Ces sociétés connaissent alors d’importantes difficultés : insuffisance d’investissements et d’équipements, faible présence commerciale et accumulation de dettes. Elles ne parviennent plus à honorer certains engagements envers l’État et les autres opérateurs, notamment au titre de l’interconnexion. Pour le Trésor ivoirien, la facture dépasse 80 milliards de francs CFA. Le paysage de la téléphonie mobile se transforme une nouvelle fois. CORA appartient désormais à une autre époque. Mais pour ses anciens employés, le temps semble s’être arrêté au 10 octobre 2003.

 

2018 : les travailleurs prennent eux-mêmes le dossier en main

Après des années de démarches individuelles, les anciens salariés décident de structurer leur combat. En 2018 naît le Collectif des Travailleurs de l’ex-société CORA SA, officiellement reconnu à travers une publication au Journal officiel du 7 septembre de la même année. Leur revendication est simple : obtenir le règlement de leurs droits sociaux. Dès lors, les courriers s’accumulent, les demandes d’audience se multiplient et les autorités sont régulièrement saisies. Mais chaque démarche semble ouvrir une nouvelle période d’attente. Et pendant que le dossier circule entre administrations, les années passent. Certains travailleurs disparaissent. Leurs familles reprennent le combat.

Au bout de près de deux décennies, une décision redonne espoir aux ex-travailleurs. Le 7 février 2023, un arrêté interministériel nomme un liquidateur de CORA SA pour une période de six mois renouvelable une fois. Sa mission est vaste. Il doit conduire les opérations de liquidation, établir l’état des créances et des dettes, procéder à leur recouvrement et, surtout, payer les indemnités et droits des anciens employés. Un comité de suivi est également mis en place avec des représentants du ministère du Budget et du Portefeuille de l’État, du ministère de l’Économie et des Finances ainsi que du ministère de la Communication et de l’Économie numérique. Pour les ex-travailleurs, cette décision n’est pas anodine. Après tant d’années, l’État met enfin en place un dispositif spécifiquement destiné à conduire la liquidation et à permettre le règlement des droits. L’espoir change alors de nature : il ne s’agit plus seulement d’attendre une décision, mais de croire à un paiement prochain.

Le 11 août 2025, une nouvelle étape est franchie. Le liquidateur et le Collectif des ex-travailleurs de CORA signent un procès-verbal de conciliation. Le principe retenu est celui du paiement individuel des droits de chaque travailleur ou, le cas échéant, de ses ayants droit. Après plus de vingt ans, les anciens salariés pensent toucher enfin au but. Mais c’est précisément à ce moment que le dossier semble de nouveau ralentir.

« Après le rapport du liquidateur, nous n’avons plus d’interlocuteur dans le dossier », déplore Assaouré Charles, secrétaire général du Collectif. Depuis, les travailleurs cherchent à comprendre. Le 25 mai 2026, ils saisissent le Médiateur de la République. Le 16 juin, ils écrivent à l’ambassadeur des États-Unis en Côte d’Ivoire. D’autres courriers sont adressés à plusieurs personnalités de la République. Le Collectif sollicite également les ministères ayant un lien avec le dossier, notamment ceux chargés de l’Économie, des Finances et du Budget, de la Transition numérique et de la Digitalisation ainsi que du Portefeuille de l’État et des Entreprises publiques. Dans un courrier daté du 24 mars 2026, la ministre Mariatou Koné indique notamment que « le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget a été saisi afin d’examiner votre requête ».

Pour savoir où se situe aujourd’hui le dossier, nous avons tenté de joindre le principal acteur chargé de la liquidation : Tiémoko Koffi, expert-comptable au cabinet Audit Intercontinental et liquidateur de CORA SA. Plusieurs messages lui ont été laissés, auprès de son cabinet comme sur son téléphone. Il a finalement répondu par écrit, via WhatsApp : « Bonjour Monsieur, j’ai rendu mon rapport au mandant. Ma mission est terminée techniquement et en date », indique-t-il. Une réponse courte, mais lourde de conséquences pour les ex-travailleurs. Car ceux-ci affirment ne plus avoir d’interlocuteur depuis la remise du rapport. Le liquidateur, lui, considère sa mission comme achevée. Reste donc une question centrale : que devient le dossier après la fin de la mission du liquidateur ?

 

Une autre bataille : les droits à la retraite

Pour certains anciens travailleurs, l’attente ne concerne plus seulement les indemnités dues par leur ancien employeur. Elle touche aussi la retraite. Le Collectif affirme que plusieurs anciens employés qui remplissent les conditions pour faire valoir leurs droits auprès de la CNPS rencontrent des difficultés liées aux documents professionnels nécessaires à la constitution de leurs dossiers. Avec plus de vingt ans écoulés depuis la fermeture de CORA, certaines pièces sont devenues difficiles à produire, notamment les attestations de travail et les bulletins de salaire. « Après plus de 20 ans, la CNPS demande l’attestation de travail, les trois derniers bulletins des trois dernières années de présence », explique N’Guessan Kouakou Bernard.

Selon le Collectif, ces documents doivent notamment être délivrés dans le cadre de l’achèvement de la liquidation. La situation devient alors particulièrement complexe : les anciens travailleurs attendent leurs droits, mais certains doivent également disposer de documents professionnels pour faire valoir d’autres droits sociaux. Et le temps continue de jouer contre eux.

Pour Mme Kouamé Affoué Clémentine, le dossier n’est donc pas une simple procédure administrative. C’est une histoire familiale qui dure depuis la mort de son époux. Les droits devaient permettre aux anciens salariés et à leurs familles de tourner la page de CORA. Plus de deux décennies après la fermeture de l’entreprise, cette page reste ouverte. Et pour les 163 familles concernées, l’urgence n’est plus seulement de savoir quand le dossier sera réglé. C’est de savoir si elles vivront encore assez longtemps pour voir ce règlement.

Rahoul Sainfort

 

Mise au point

Soucieuse de garantir la transparence et l’équilibre de l’information, notre rédaction a entrepris plusieurs démarches pour recueillir la position du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget sur l’état d’avancement de ce dossier et les éventuelles difficultés liées au règlement des droits concernés.

À cet effet, un courrier lui a été adressé le mercredi 9 septembre 2026. En l’absence de réponse, nous avons saisi, le 25 septembre 2026, la Commission d’accès à l’information d’intérêt public et aux documents publics (CAIDP), conformément à la loi n° 2013-867 du 23 décembre 2013 relative à l’accès à l’information d’intérêt public. Ces démarches n’ayant pas permis d’obtenir les éléments sollicités, nous avons décidé de publier notre article, dans un souci d’information du public.

Notre rédaction reste toutefois disponible pour recueillir et publier la réaction du ministère, afin de permettre à nos lecteurs de disposer de tous les éléments utiles à la compréhension de ce dossier.

RS