Le moindre mal face à la tempête
La filière cacao est grippée. C’est un doux euphémisme que de dire qu’elle traverse en ce moment une zone de turbulences. Avec des secousses fortes qui plongent les acteurs de la filière, en particulier les producteurs et les exportateurs, dans l’incertitude, l’inquiétude et le désarroi.
Depuis novembre, les cours de l’or brun s’effondrent. De près de 12 000 dollars à la mi-2025, la tonne de fèves de cacao se vend aujourd’hui sur les marchés internationaux à moins de 3 000 dollars, soit une chute drastique de près de 75 %. Une situation consécutive à la baisse de la consommation de chocolat dans le monde et qui a une incidence fâcheuse sur les pays producteurs.
Conséquence : les exportations de cacao se réduisent considérablement ; les fèves s’amoncellent et les paysans sont dans le creux de la vague. Quant aux pays producteurs, ils sont évidemment dans la tourmente. Bien plus – loi du marché oblige – ils sont dans l’impérieuse nécessité d’adapter les prix fixés à la chute des cours mondiaux.
Ainsi, beaucoup d’entre eux ont décidé de trancher dans le vif, en faisant descendre manu militari le curseur du prix d’achat. C’est le cas par exemple du Ghana, deuxième producteur mondial derrière la Côte d’Ivoire, qui a immédiatement réduit de 30 % le prix bord champ du kilogramme de cacao. En revanche, la Côte d’Ivoire, qui fournit à elle seule environ 40 % de la production mondiale, a choisi de jouer la carte de la responsabilité, histoire de ne pas plonger les producteurs dans le chaos, en prenant deux mesures certes radicales mais importantes. Une thérapie de choc qui s’imposait, au regard de la situation pour le moins alarmante.
La première, c’est la décision de racheter le stock résiduel de fèves de la grande campagne dont le prix bord champ avait été fixé à 2 800 FCFA/kg en septembre 2025. En optant pour cette option, le gouvernement ivoirien respecte non seulement son engagement vis-à-vis des producteurs mais également sauve la filière, qui n’était plus en mesure de maintenir les équilibres financiers, d’une descente aux enfers. Avec tout ce qu’il pourrait y avoir comme répercussions : fragilité de l’économie, appauvrissement des planteurs, grogne sociale, etc.
La seconde, c’est d’écourter la campagne principale d’un mois et d’avancer celle dite intermédiaire. L’idée, c’est d’amener les multinationales, qui avaient arrêté leurs activités, et les exportateurs locaux, qui avaient réduit au minimum leurs achats, à reprendre les transactions. Bien entendu, ce changement s’accompagne d’un réajustement du prix bord champ – celui de la campagne précédente n’étant plus tenable. D’où ce nouveau prix bord champ de 1 200 FCFA/kg, diversement apprécié par l’opinion nationale. D’ailleurs, les multinationales en avaient fait une condition sine qua non pour reprendre les achats et les exportations.
Mais, au-delà des supputations et de la récupération politicienne que certains font de cette crise du cacao, il faut, en toute lucidité, voir la réalité en face : les pays producteurs – avec à leur tête la Côte d’Ivoire et le Ghana qui concentrent à eux deux près de 40 % de la production mondiale – sont malheureusement tributaires des institutions internationales qui fixent les cours du cacao sur le marché international.
Bien qu’étant premier producteur mondial de fèves de cacao, premier exportateur mondial de produits dérivés et premier broyeur mondial, la Côte d’Ivoire reste impuissante face à l’industrie du chocolat, ce puissant cartel qui contrôle le secteur et génère plus de 130 milliards de dollars de chiffre d’affaires chaque année, dont les pays producteurs ne perçoivent que 6 %. Cette inégalité en dit long sur le diktat du consortium des industriels du chocolat qui dicte le tempo et fait la loi, au gré de ses intérêts. Pour ne pas dire qu’il fait la pluie et le beau temps. Disons-le tout net : ce n’est pas normal que celui qui produit le cacao soit la dernière roue de la charrette de cette industrie.
À l’évidence, les pays producteurs devraient tirer toutes les leçons de cette crise. À y voir de près, ils n’ont d’autre choix que d’agir pour incliner la balance de leur côté ; à tout le moins l’équilibrer. Cela passe indéniablement par le renforcement d’une solidarité d’actions pour constituer un réel contrepoids à la surpuissance des chocolatiers, l’émergence de champions nationaux afin de booster la transformation locale, et l’exploration de nouveaux marchés, en Asie notamment.
En attendant, chez nous, il faut saluer, en toute honnêteté, les efforts du chef de l’État, qui a pris l’engagement de protéger les paysans ivoiriens contre les abus de toute sorte. Ce sont des efforts importants qui sont faits par le gouvernement, depuis la création du Conseil Café-Cacao, pour stabiliser les prix et permettre aux producteurs de ne pas subir trop fortement les cartels des chocolatiers.
La Côte d’Ivoire, avec près de 1,8 million de tonnes de cacao produites en 2024/2025, ne donne pas l’image d’un système en faillite. Bien au contraire. Le pays, ses structures de régulation et les faîtières de producteurs affrontent les crises avec dignité et détermination.
Si Alassane Ouattara n’avait pas courageusement restructuré la filière, en supprimant les organisations voraces et bureaucratiques qui détournaient l’argent des paysans, et en extirpant les intermédiaires de tout acabit, la situation actuelle aurait sans doute pris des allures apocalyptiques.
Charles Sanga
