Interview-Lieutenant Yoboué N’Guessan Jean Enoch (Commandant du centre de protection civile de Man) : « Nous avons enregistré près de 10 000 interventions en 9 ans »

Interview-Lieutenant Yoboué N’Guessan Jean Enoch (Commandant du centre de protection civile de Man) : « Nous avons enregistré près de 10 000 interventions en 9 ans »
Lieutenant Yoboué : « Les branchements anarchiques et l’utilisation d’appareils électriques non conformes favorisent les départs de feu »

 

Depuis leur déploiement en 2015, les pompiers civils du Centre de protection civil (CPC) de Man jouent un rôle crucial dans la protection des vies et des biens. Leur mission va bien au-delà des simples interventions, puisqu'ils doivent faire face à de nombreux défis sur le terrain et initier des actions préventives dans une région exposée à divers risques. Découvrez, à travers cette interview du lieutenant Yoboué N’Guessan Jean Enoch, commandant du CPC de Man, le parcours, les défis et les perspectives de ces héros de l’ombre.

 

 

Le Patriote : Quelle est l'importance de la création du corps des pompiers civils à Man ?

Lieutenant Yoboué N’Guessan Jean Enoch :  La création du corps des pompiers civils à Man est une avancée majeure pour la sécurité de la population et la protection des biens. Avant 2015, les habitants de Man devaient compter sur des structures externes en cas de sinistres majeurs, ce qui entraînait des délais d'intervention beaucoup trop longs. Grâce à l’implantation du corps des pompiers civils, nous avons pu répondre efficacement et rapidement aux diverses urgences, que ce soit des incendies, des accidents de la route ou des catastrophes naturelles. Depuis notre déploiement en avril 2015, nous avons non seulement contribué à la protection des personnes, mais aussi à la préservation de l’environnement, en intervenant sur des feux de brousse ou d’autres sinistres environnementaux. Nous avons également introduit des normes strictes dans la prise en charge des accidentés, veillant à ce que chaque intervention se fasse dans le respect des protocoles internationaux. Ces neuf années de service nous ont permis de poser des bases solides pour un avenir plus sécurisé à Man, tout en assurant une continuité dans nos interventions grâce à un personnel dévoué et formé.

 

LP : Combien d’interventions avez-vous réalisées à ce jour ?

Lt YNJE : Depuis notre première intervention en 2015, nous avons enregistré près de 10 000 interventions, soit une moyenne de 1 000 opérations annuelles. Ces interventions touchent différents types de sinistres : les incendies, les accidents de la route, les inondations et les secours à la personne. Cependant, les accidents de la circulation et les incendies représentent la majorité de nos interventions, et malheureusement, ces incidents sont souvent causés par l’incivisme des usagers, notamment le non-respect du code de la route. Les chiffres clés que nous avons recueillis montrent une progression dans nos activités. Par exemple, en 2020, nous avons enregistré 834 interventions pour 1 166 victimes, et ce chiffre a augmenté en 2021, avec 934 interventions pour 1 322 victimes. En 2022, ce chiffre a encore grimpé à 1 071 interventions, bien que le nombre de victimes ait légèrement diminué. Ces statistiques traduisent à la fois une meilleure prise en charge des sinistres et une plus grande confiance des populations envers notre corps de métier. En 2023, nous avons continué sur cette lancée avec plus de 1 000 interventions réalisées et un premier semestre 2024 prometteur.

 

LP : Quels sont les principaux défis rencontrés lors de vos interventions ?

Lt YNJE : Les défis que nous rencontrons sont nombreux et varient selon les types d’interventions. L’un des plus grands défis est la rapidité avec laquelle nous devons intervenir lors des incendies, en particulier dans les marchés, où les installations électriques sont souvent défectueuses et dangereuses. Les branchements anarchiques et l’utilisation d’appareils électriques non conformes favorisent les départs de feu. Dans ces cas, nous devons agir vite, car la moindre hésitation peut entraîner des pertes humaines et matérielles considérables. Nous rencontrons également des difficultés lors des accidents de la route, notamment en matière de désincarcération des victimes. Ces interventions demandent non seulement une grande précision, mais aussi des équipements spécialisés, que nous ne possédons pas toujours en nombre suffisant. Enfin, l’état des infrastructures routières est un autre obstacle. Parfois, il nous arrive de perdre de précieuses minutes à cause de l’état dégradé des voies d’accès, particulièrement en saison des pluies, ce qui retarde notre arrivée sur les lieux de l’incident.

 

LP : Avez-vous mis en place des actions de sensibilisation et de prévention pour réduire les risques ?

Lt YNJE : La sensibilisation est un volet essentiel de notre mission à Man. Nous avons compris très tôt que la prévention était tout aussi importante que l'intervention en situation d'urgence. C'est pourquoi nous avons mis en place plusieurs actions pour éduquer la population sur les risques auxquels elle est exposée et sur les bonnes pratiques à adopter en cas de sinistre. Parmi nos actions, nous organisons régulièrement des sessions de formation sur les gestes de premiers secours, tant en milieu urbain que rural. Nous avons aussi mis en place des campagnes de sensibilisation au respect du code de la route, en insistant notamment sur le port du casque pour les motocyclistes, car Man enregistre de nombreux accidents de motos. En outre, nous avons installé des postes avancés dans certains quartiers afin d’améliorer notre temps de réponse, tout en profitant de cette proximité pour sensibiliser davantage les résidents sur les incendies et les accidents domestiques.

 

LP : Quelles recommandations faites-vous pour améliorer la sécurité et prévenir les sinistres à Man ?

Lt YNJE : À la lumière de notre expérience sur le terrain, plusieurs recommandations s'imposent pour renforcer la sécurité à Man. La première concerne le respect du code de la route. La majorité des accidents que nous traitons est due à l’incivisme des usagers, notamment le non-respect des feux, des limitations de vitesse, et le surchargement des véhicules, notamment des motos. Il est impératif que les autorités locales renforcent la réglementation et intensifient les contrôles routiers. En second lieu, il est crucial de réguler les installations électriques, surtout dans les marchés et les espaces publics. Les branchements anarchiques sont une cause majeure d’incendies. Nous encourageons également les commerçants et propriétaires d’établissements recevant du public à se conformer aux normes de sécurité incendie en installant des dispositifs adéquats tels que des extincteurs et des systèmes d'alarme. Enfin, nous poursuivrons nos efforts de sensibilisation pour inculquer à la population des comportements responsables qui contribueront à réduire les risques d’accidents.

 

LP : Quelles sont les principales difficultés rencontrées par votre centre de secours ?

 Lt YNJE : Les défis auxquels nous faisons face sont nombreux. Le plus important est sans doute lié à l'accès à notre centre de secours, qui est difficile en raison de l’état de dégradation avancée de la route. Chaque minute compte dans une intervention d'urgence, et malheureusement, il nous arrive de perdre entre 1 et 2 minutes à cause de ce problème d'infrastructure. Ce délai peut avoir des conséquences graves pour les personnes en détresse. Avec les intempéries, la situation ne fait qu’empirer, et il est fort probable que la route devienne complètement impraticable si aucune action n'est prise. Ensuite, un autre défi majeur concerne le manque de sensibilisation des usagers de la route. Trop souvent, les conducteurs ne cèdent pas le passage à nos véhicules d'intervention, ce qui retarde nos opérations. Ce comportement est généralement dû à un manque d'éducation sur l'importance de laisser la voie libre aux véhicules de secours. Enfin, le manque de soutien des autorités locales est également un frein à nos opérations. Contrairement à d'autres régions, où les collectivités locales appuient activement les pompiers civils, nous ne recevons pas ici un soutien significatif. Cela se ressent particulièrement dans nos besoins en carburant, étant donné que nous sommes parmi les premiers consommateurs en raison de nos nombreuses interventions quotidiennes. Cette absence de soutien pèse lourdement sur notre capacité à fonctionner efficacement.

 

 

LP : Comment évaluez-vous l'impact de vos interventions sur la sécurité et le bien-être des populations, et quels sont les indicateurs clés que vous utilisez ?

Lt YNJE : L'impact de nos interventions est mesuré à travers plusieurs indicateurs clés. L’un des indicateurs les plus importants est la diminution du nombre d’accidents et d’incendies dans la région. Nos actions de prévention et nos interventions rapides ont permis de réduire considérablement les incidents graves. Par exemple, la baisse des incendies dans les marchés est un résultat direct de nos campagnes de sensibilisation sur les risques liés aux installations électriques défectueuses. De plus, nous observons une demande croissante de la part des populations et des autorités locales pour l’installation de centres de secours dans d’autres départements de la région, ce qui témoigne de la reconnaissance de notre travail et de l'importance de notre présence sur le terrain. Un autre indicateur clé est la rapidité de nos interventions. Nous faisons de notre mieux pour intervenir dans les plus brefs délais, mais cela est en partie conditionné par la qualité des infrastructures, notamment les routes. C’est pourquoi nous plaidons sans cesse pour l’amélioration des infrastructures d’accès à notre centre de secours, car cela a un impact direct sur notre capacité à sauver des vies. En conclusion, nos interventions jouent un rôle crucial dans la sécurité des populations, et nous continuerons à renforcer nos capacités pour répondre efficacement aux besoins des citoyens. Nous restons déterminés à améliorer nos performances, tant en termes de réactivité que de prévention, pour garantir un environnement plus sûr à Man et dans ses environs.

 

Réalisée par Junior Oulai (correspondant)