Reportage -Koumassi - Usines à ciel ouvert : Dans la fournaise où naissent les marmites ivoiriennes

Le quartier Campement, dans la commune de Koumassi, abrite une véritable usine à ciel ouvert où se côtoient ferrailleurs, ferronniers et fabricants de marmites (forgerons). Dans cette fournaise, sous une chaleur étouffante et au prix d'un travail harassant, naissent chaque jour des objets indispensables au quotidien, des marmites aux supports de casseroles (couronnes). Immersion au cœur de cet univers où des artisans du métal perpétuent un savoir-faire ancestral dans des conditions particulièrement éprouvantes.

Reportage -Koumassi - Usines à ciel ouvert : Dans la fournaise où naissent les marmites ivoiriennes
Entre flammes et chaleur intense, les forgerons donnent une seconde vie à l’aluminium pour fabriquer les marmites

Koumassi Campement, samedi 25 juillet. À peine franchie l'entrée de ce vaste site, le vacarme des marteaux couvre presque toutes les conversations. Une odeur de métal brûlé flotte dans l'air. Ici, des centaines de ferrailleurs et de fabricants de marmites (forgerons) se partagent un immense atelier à ciel ouvert. De part et d'autre d'une ruelle poussiéreuse, des hangars de fortune abritent des montagnes de fûts, de tuyaux, de pièces automobiles et d'aluminium récupérés. À première vue, ce ne sont que des rebuts. Pourtant, entre les mains des artisans, ces déchets auront bientôt une seconde vie : marmites, poêles, fourneaux, supports de cuisson... Rien ne se perd. Au-dessus des ateliers, d'imposants pylônes électriques rappellent que le danger ne vient pas seulement des fours. Le feu, le métal et l'électricité semblent cohabiter dans un équilibre précaire. C'est ici que nous avons rendez-vous avec Ballo Mohamed, 45 ans, forgeron depuis trois décennies. Son atelier a une apparence banale. Quelques fours, des moules, des tas d'aluminium et plusieurs jeunes concentrés sur leur tâche. La chaleur est suffocante. Dans cette fournaise, lui et ses compagnons façonnent à mains nues les marmites qui équiperont des milliers de cuisines ivoiriennes. Derrière ce savoir-faire ancestral se cache pourtant une réalité faite de brûlures, de fumées, d'accidents et d'une absence presque totale de protection sociale.

Sous un hangar noirci par les années, un four rougeoie sans interruption. À quelques mètres, plusieurs apprentis polissent des marmites pour leur donner leur éclat définitif. Plus loin, d'autres martèlent inlassablement une plaque d'aluminium. Ici, une simple masse d'aluminium récupéré devient progressivement une marmite. Le processus demande de longues heures de travail, une parfaite maîtrise des gestes et une endurance à toute épreuve. Pour Ballo Mohamed, cette histoire a commencé très tôt.

« Depuis mon enfance, j'exerce ce métier. J'ai 45 ans et cela fait 30 ans que je suis forgeron de naissance. Mais ce n'est pas pour autant que tous ceux qui travaillent ici sont forgerons. Moi, j'ai appris auprès de mon père », raconte-t-il, le regard fixé sur le foyer incandescent. Chez lui, la forge est avant tout une histoire de transmission familiale. Un héritage reçu du père et qu'il maîtrise aujourd'hui jusque dans les moindres détails.

 

Des vies forgées dans le feu, entre passion, précarité et risques permanents 

Pendant que ses ouvriers poursuivent leur travail, Ballo Mohamed évoque les difficultés économiques qui fragilisent désormais leur activité. « Au début, le travail était plus rentable. À l'époque, le kilo d'aluminium coûtait 350 FCFA. Aujourd'hui, il est passé à 600 ou 650 FCFA, et les meilleures qualités atteignent parfois 1 000 FCFA. Il faut ensuite payer le gaz et toutes les autres dépenses. C'est très fatigant », lâche-t-il. Dans l'atelier, rien ne se fabrique avec des matériaux neufs. Tout ou presque provient de la récupération. Les artisans achètent de l'aluminium auprès des ferrailleurs, eux-mêmes approvisionnés par des sociétés spécialisées. Ils savent reconnaître les meilleures qualités de métal. Les canettes, explique-t-il, sont beaucoup plus difficiles à travailler que les autres types d'aluminium.

Ici, les apprentis s’activent au polissage des poêles, dernière étape avant leur mise sur le marché

Pourtant, malgré l'augmentation du coût des matières premières, les artisans peinent à répercuter cette hausse sur leurs prix. Les marmites sont vendues entre 7 000 FCFA et 40 000 FCFA, selon leur taille. Les plus imposantes servent lors des baptêmes, des mariages, des funérailles ou dans les grands restaurants. « Les femmes trouvent que nos prix sont élevés, alors que nos produits durent beaucoup plus longtemps et par rapport à la qualité proposée.  Nos marmites, je trouve, sont moins chères », regrette-t-il. « Moi j'achète et revends ces marmites. Les clients les affectionnent parce qu'elles sont résistantes par rapport à celles importées. Ce sont des marmites qui durent longtemps », soutient Berthe Rokia, une cliente venue passer une commande.

Malgré les difficultés, Ballo Mohamed ne renie pas son métier. « Depuis que je fais ce travail, je n'ai jamais connu la faim. Je ne suis pas devenu riche, mais ce métier m'a permis de me débrouiller. Je me suis marié grâce à lui. J'ai élevé mes enfants grâce à lui. Aujourd'hui, ils sont grands », confie-t-il. Puis son visage se ferme.

« Mais je ne souhaite pas qu'ils exercent ce métier. Je préfère qu'ils choisissent une autre profession», coupe- t-il. Cette confidence résume toute l'ambivalence du métier : il nourrit les familles, mais exige un lourd sacrifice.

Le danger est omniprésent. Au cours de notre entretien, Ballo Mohamed retire ses chaussures et montre les profondes cicatrices qui marquent encore la plante de ses deux pieds. « Avant d'acquérir toute mon expérience, je me suis brûlé plusieurs fois. C'est un métier à risques », souligne-t-il. Avant de rappeler sa première brûlure qui remonte à sa tendre enfance. « Je m'en souviens encore comme si c'était hier. Le métal en fusion a fondu la chaussure en plastique que je portais avant de s'enfoncer dans ma chair. Au lieu du sang, c'est de l'eau qui en est sortie. Sous l'effet de la chaleur, la chaussure a fondu en quelques secondes, tout comme ma peau et les tissus situés en dessous », se remémore-t-il. Autour des fours, la température est écrasante. Les projections de métal en fusion peuvent survenir à tout instant. Pourtant, aucun artisan ne porte de lunettes adaptées, de visière ou de gants spécifiques aux travaux de fonderie.« Nous n'avons pas les équipements nécessaires. Les gants ordinaires chauffent très vite et empêchent de bien travailler. Les lunettes, nous n'en avons pas. Alors nous faisons attention, mais le risque est toujours là», renchérit-il.

Konaté Houdou, lui aussi fabricant de marmites, évoque une toute autre raison quant au non-port du gant : « Nous savons que les protections sont importantes. Mais parfois, les gants nous empêchent de bien sentir le métal », explique- t-il. À ces contraintes s’ajoutent les habitudes.

Beaucoup exercent depuis des années avec les mêmes méthodes apprises de leurs aînés.

Selon les spécialistes de la sécurité au travail, il existe aujourd'hui des gants aluminisés, des lunettes et des visières spécialement conçus pour résister aux fortes températures. Mais ces équipements restent hors de portée de nombreux artisans du secteur informel.  Aussi, les artisans sont conscients d'un fait: la dangerosité du site à cause de sa proximité avec les pylônes à haute tension, exposant quotidiennement les travailleurs à des risques supplémentaires. « Nous voulons que l'Etat nous aide à trouver un site de recasement », plaide Konaté Houdou. 

Dans cet univers où les brûlures sont fréquentes, la protection sociale est quasiment inexistante. « Nous n'avons pas d'assurance. Quand quelqu'un se brûle, il se soigne comme il peut. Nous travaillons en famille et nous affrontons ensemble les difficultés », ajoute Ballo Mohamed. Par ailleurs, les apprentis sont rares. « Beaucoup de jeunes veulent gagner beaucoup d'argent rapidement. Ils ne veulent plus apprendre ce métier. Pourtant, nous pouvons accueillir des apprentis dès 14 ou 15 ans. Moi, je suis prêt à leur enseigner tout ce que je sais », précise-t-il. Avant d'ajouter : « Moi, je sais tout faire. Mais chacun a sa spécialité. Je fabrique surtout les grosses marmites. Nous pouvons produire jusqu'à quarante marmites par jour selon les commandes », fait-il savoir. 

Pour Ballo Mohamed, malgré toutes les difficultés, la forge a encore un avenir. « Ce métier continuera d'exister dans dix ou quinze ans. Si Dieu te permet de nourrir ta famille grâce à ce travail, ne sois pas ingrat. Ce métier permet de vivre dignement », soutient-il.

Dans le vacarme des marteaux, ses paroles résonnent comme un témoignage de fierté. Derrière chaque marmite se cache le travail acharné de ces artisans qui, au quotidien, affrontent la chaleur et les difficultés pour faire vivre un métier indispensable.

 

Rahoul Sainfort

 

 

Encadré : Entre risques permanents et absence de protection

À Koumassi Campement, les artisans du métal évoluent dans un environnement de travail particulièrement exposé, où les risques sont multiples et permanents. Malgré la dangerosité des activités — chaleur intense, projections de métal en fusion, fumées toxiques, charges lourdes et outils tranchants — la majorité d’entre eux ne dispose pas d’équipements de protection adaptés. Les blessures et brûlures font partie du quotidien, souvent sans prise en charge adéquate. Cette vulnérabilité est aggravée par l’absence de couverture sociale. En cas d’accident, de maladie ou d’invalidité, ces travailleurs de l’informel doivent compter sur leurs propres moyens ou la solidarité de leur entourage. Pourtant, leur activité constitue un maillon essentiel de l’économie locale, alimentant de nombreux secteurs en produits métalliques indispensables.

À Koumassi Campement, le danger fait partie du quotidien. Ferrailleurs, ferronniers et fabricants de marmites travaillent dans un environnement où les risques se cumulent : chaleur extrême, projections de métal en fusion, fumées, poussières métalliques, charges lourdes, outils tranchants et bruit incessant des marteaux. À cela s'ajoute un élément qui saute immédiatement aux yeux du visiteur : les imposants pylônes et les lignes électriques à haute tension qui surplombent les ateliers, accentuant le sentiment d'insécurité sur ce site où s'affairent chaque jour des centaines de personnes. Pourtant, les équipements de protection restent rares. Beaucoup d'artisans travaillent sans lunettes de sécurité, sans visière, sans chaussures adaptées et, le plus souvent, sans gants résistants aux fortes températures. Les brûlures, les coupures et les blessures sont fréquentes. Chez certains, les cicatrices sont devenues les témoins silencieux d'une vie passée au contact du feu et du métal. À cette pénibilité s'ajoute une autre fragilité : l'absence de véritable protection sociale. En cas d'accident, d'invalidité ou de maladie professionnelle, la plupart de ces travailleurs du secteur informel doivent compter sur leurs propres économies, l'aide de leur famille ou la solidarité de leurs collègues. Peu bénéficient d'une assurance ou d'une couverture contre les risques liés à leur activité. Pourtant, derrière ces ateliers de fortune se cache un véritable maillon de l'économie locale. Les ferrailleurs alimentent les ateliers en matières premières, les ferronniers transforment le métal et les fabricants de marmites produisent des ustensiles qui équipent des milliers de ménages, de maquis et de restaurants à travers le pays. Un savoir-faire indispensable, mais encore exercé dans des conditions qui posent avec acuité la question de la sécurité au travail, de l'accès aux équipements de protection et de l'intégration de ces artisans dans les dispositifs de protection sociale.

 

RS

 

 

 

"Nous ne sommes pas des bandits », se défendent-ils 

Souvent montrés du doigt, les ferrailleurs et autres artisans du métal traînent une réputation tenace. Ils sont régulièrement accusés d'être impliqués dans des vols de pièces automobiles, de panneaux de signalisation ou encore de câbles et d'équipements électriques appartenant à la CIE, des actes qui provoquent parfois des coupures de courant dans plusieurs quartiers.

Face à ces accusations, Issiaka Fofana, ferrailleur à Koumassi Campement, tient à rétablir ce qu'il considère comme une injustice. « Nous ne sommes pas des bandits. Nous sommes des personnes honnêtes qui gagnons dignement notre vie grâce à notre travail », affirme-t-il avec conviction.

Selon lui, ces accusations relèvent davantage d'un cliché que de la réalité quotidienne du métier. « Souvent, ceux qui commettent ces délits n'ont rien à voir avec notre milieu. Ils viennent seulement écouler les objets volés chez certains acheteurs peu regardants », explique-t-il.

Le ferrailleur reconnaît toutefois que quelques acteurs de la filière cèdent parfois à la tentation d'acheter des objets d'origine douteuse. Un comportement qu'il condamne fermement. « Il arrive que certains, par faiblesse, achètent le produit de ces actes répréhensibles. Mais nous combattons ces pratiques en notre sein, parce qu'il y va de notre sérieux, de notre crédibilité et de l'image de notre métier », insiste Issiaka Fofana.

Pour cet homme, il est injuste de faire porter à toute une profession les actes d'une minorité.

 

RS