Contribution - Le charognard et le bâtisseur

Contribution - Le charognard et le bâtisseur

Inspecteur vérificateur principal au Trésor public de Côte d’Ivoire,  Norbert Kobenan  revient  sur le regard que les populations d’un même pays, du fait de leur position, ont sur les évènements que vit leur peuple.

 

 

Deux manières d’habiter la République, devant la même blessure, deux regards

Une nation se révèle moins lorsque tout va bien que lorsque quelque chose se brise.

Qu’une crise survienne, qu’une institution trébuche, qu’un responsable commette une faute, qu’une entreprise connaisse l’échec, qu’une communauté se divise : aussitôt apparaissent deux manières profondément différentes d’habiter la République.

La première cherche ce qu’elle peut tirer de la blessure. La seconde cherche ce qu’elle peut réparer.

Appelons-les, par métaphore et sans jamais confondre les comportements avec les personnes, l’esprit du charognard et l’esprit du bâtisseur. Le charognard ne plante pas l’arbre. Il attend qu’une branche tombe. Il ne construit pas la maison ; il rôde autour de ses fissures. Il ne souhaite pas nécessairement la catastrophe, mais lorsque celle-ci survient, il sait immédiatement quelle nourriture personnelle en extraire. Le bâtisseur, lui, regarde la même fissure et cherche la pierre qui manque. Toute une philosophie de la citoyenneté tient entre ces deux regards. La prospérité étrange de nos malheurs

Notre époque a donné à la mauvaise nouvelle une puissance extraordinaire. Une rumeur court plus vite qu’un démenti. Une humiliation publique attire davantage qu’une explication patiente. Une phrase maladroite peut effacer vingt années de service. Une querelle devient spectacle ; une erreur, identité définitive ; un désaccord, procès en indignité. Et parfois, plus la maison commune brûle, plus certains se pressent autour de l’incendie — non pour apporter de l’eau, mais pour obtenir la meilleure place devant les flammes.

Poussons le raisonnement jusqu’à l’absurde.

Si chaque difficulté nationale devient une occasion de régler des comptes, souhaitons donc davantage de crises. Si l’échec de l’adversaire nous réjouit davantage que la réussite du pays, espérons qu’il échoue, même lorsque son échec coûtera à tous. Si une mauvaise nouvelle concernant la Côte d’Ivoire nous procure le plaisir d’avoir eu raison contre quelqu’un, alors souhaitons presque que le pays ait tort pour que nous puissions triompher.

L’absurdité apparaît aussitôt. On ne peut prétendre aimer la maison et applaudir chaque fois qu’une partie de son toit s’effondre.

 

 

Le charognard politique, social et numérique

L’esprit de prédation ne connaît aucun camp. Il peut habiter la politique lorsque l’on préfère l’échec d’une politique publique au risque de reconnaître une réussite à l’adversaire.

Il peut gagner l’administration lorsque la faute d’un collègue devient une occasion d’ascension.

Il prospère dans certaines conversations lorsque le malheur d’autrui devient une distraction.

Il trouve surtout dans les réseaux sociaux un territoire immense : on guette, on capture, on découpe, on commente, on condamne. La réputation d’une personne peut être livrée à la foule avant même que les faits aient trouvé le temps de chausser leurs sandales.

La vigilance est pourtant nécessaire. Critiquer est un droit. Dénoncer ce qui doit l’être est parfois un devoir. Une démocratie sans contradiction serait une démocratie malade.

Mais il existe une frontière entre éclairer une faute pour qu’elle soit corrigée et exploiter une faute pour jouir de la chute de celui qui l’a commise.

C’est là que commence la différence morale.

 

 

Le bâtisseur n’est pas celui qui applaudit tout

Ne commettons pas l’erreur inverse. Le bâtisseur n’est ni naïf, ni courtisan, ni silencieux devant l’injustice. Il peut être le critique le plus sévère de la maison précisément parce qu’il refuse de la voir s’écrouler. Il signale la fissure. Il exige des comptes. Il nomme les insuffisances.

Mais son but n’est pas de transformer la fissure en gouffre. La critique du bâtisseur possède toujours une destination : l’amélioration. Voilà peut-être le critère dont notre débat public a besoin. Avant de parler, demandons-nous : ce que je vais dire aidera-t-il à comprendre, à corriger, à prévenir, à rapprocher, à construire ? Ou ajoutera-t-il simplement une pelletée de colère au désordre collectif ?

Toutes les vérités doivent pouvoir être dites. Mais la vérité elle-même peut être portée par une intention de construction. Une nation ne se construit pas avec le plaisir de voir tomber

La Grande Côte d’Ivoire aura besoin d’une culture particulière : savoir distinguer la compétition de la destruction. En démocratie, nous pouvons vouloir remplacer un adversaire sans souhaiter la ruine de ce qu’il administre. Dans l’entreprise, nous pouvons ambitionner une fonction sans attendre la chute de celui qui l’occupe. Dans la société, nous pouvons condamner une faute sans retirer définitivement à son auteur toute possibilité de se relever. Une civilisation se mesure aussi à ce qu’elle fait de ceux qui trébuchent.

Car si toute erreur devient une condamnation à vie, chacun apprendra moins à reconnaître ses fautes qu’à les dissimuler. Et une société où personne n’ose dire « je me suis trompé » devient une société où les erreurs survivent plus longtemps que nécessaire.

Passer de “qui a fauté ?” à “que réparons-nous ?” Nous avons besoin d’une révolution modeste dans notre manière de débattre. Après avoir établi les responsabilités — car elles doivent l’être — ajoutons une seconde question : Que faisons-nous maintenant ? Une école échoue : que corrigeons-nous ? Un quartier se dégrade : que reconstruisons-nous ? Une administration fonctionne mal : que réformons-nous ? Une communauté se divise : quel pont rebâtissons-nous ? Une politique publique montre ses limites : quelle solution proposons-nous ? Le charognard s’arrête au problème parce que le problème le nourrit. Le bâtisseur doit aller jusqu’à la solution parce que la solution nourrit la République.

 

 

Choisir ce que nous voulons devenir

Une vieille sagesse pourrait se résumer ainsi : lorsqu’un arbre tombe, certains comptent les branches à emporter ; d’autres pensent déjà à celui qu’il faudra planter.

Voilà deux rapports au temps. Le premier consomme les ruines du présent. Le second prépare l’ombre de demain.

La Grande Côte d’Ivoire ne se construira pas sans critiques, sans controverses, sans oppositions ni dénonciations légitimes. Elle en aura besoin. Mais elle devra apprendre à préférer la contradiction qui éclaire à l’invective qui obscurcit, la vigilance qui corrige à la malveillance qui guette, la justice qui répare au plaisir de la chute. Car nous rencontrerons toujours des crises. Toujours des erreurs. Toujours des imperfections.

La question décisive sera donc moins de savoir si la maison connaîtra des fissures que de savoir quel peuple nous deviendrons lorsqu’elles apparaîtront.

Celui qui demandera : « Que puis-je tirer de cette crise ? »

Ou celui qui se retroussera les manches et demandera : « Quelle pierre puis-je remettre à sa place ? » La grandeur d’une République commence peut-être dans cette seconde question. Car l’Histoire se souvient rarement de ceux qui ont vécu des décombres. Elle se souvient de ceux qui ont rebâti.

 

Par Norbert Kobenan