Orpaillage illégal : Où sont passés les chefs ?

Orpaillage illégal : Où sont passés les chefs ?

La lutte contre l’orpaillage illégal a franchi un nouveau cap en Côte d’Ivoire. Face aux graves dangers que cette activité fait peser sur les ressources en eau, les terres, l’agriculture et la santé des populations, la traque des orpailleurs clandestins est montée d’un cran ces derniers jours. Les forces de l’ordre, notamment la gendarmerie et les agents des Eaux et Forêts, traquent sans répit ces hors-la-loi qui compromettent, par leurs activités, l’avenir du pays. Presque sur toute l’étendue du territoire national, les opérations se multiplient. Interpellations, saisies de matériels et destructions de sites d’orpaillage clandestins se succèdent. La lutte, pour le moins que l’on puisse écrire, est désormais engagée au plus haut sommet de l’État. Mais il va falloir aller plus loin dans ce combat. Car traquer les creuseurs sur le terrain ne suffira pas à mettre définitivement fin au phénomène. Il faudra également rechercher, identifier, interpeller et mettre hors d’état de nuire tous ceux qui financent, organisent ou facilitent cette activité. Qu’ils soient fonctionnaires, opérateurs économiques ou autres acteurs tapis dans l’ombre.

Au vu du matériel lourd et sophistiqué déployé sur certains sites, il est évident que de gros moyens financiers sont mobilisés. Derrière les petites mains qui se font prendre sur le terrain se cachent nécessairement des acteurs disposant de ressources et de réseaux importants. Les véritables responsables ne sont donc pas toujours ceux que l’on retrouve au fond des trous ou au milieu des installations clandestines.

Cela dit, les opérations actuellement menées constituent un très bon début. Pour espérer venir à bout de l’orpaillage illégal, il faudra assécher toute la chaîne. Du creuseur au propriétaire terrien, en passant par les intermédiaires, les financiers, les fournisseurs de matériels et les acheteurs de l’or issu de ces exploitations clandestines. C’est à ce prix que la lutte pourra produire des résultats durables.

Autre point positif : le pays semble désormais faire chorus pour dire « non » à l’orpaillage illégal. Partis politiques, intellectuels, organisations de la société civile, acteurs du monde rural et simples citoyens : les voix s’élèvent de plus en plus nombreuses pour dénoncer un phénomène dont les conséquences environnementales, économiques, sociales et sanitaires sont devenues difficiles à ignorer.

Cette mobilisation traduit indéniablement un éveil des consciences. Mais depuis que les voix s’élèvent de toutes parts pour dénoncer l’orpaillage clandestin, une autre voix reste curieusement inaudible : celle de nos gardiens des us et coutumes : les chefs traditionnels. L’orpaillage illégal se déroule, dans la grande majorité des cas, dans des villages et sur des terres placées sous l’autorité coutumière. Les orpailleurs ne débarquent pas toujours par effraction. Ils s’installent, obtiennent des terrains, nouent des accords et travaillent dans des espaces où les communautés locales sont nécessairement au courant de leur présence. Dès lors, les chefs traditionnels ont un rôle important à jouer. En tant que représentants de leurs communautés et relais de l’administration dans les contrées, ils constituent, d’une certaine manière, ses « yeux » et ses « oreilles » sur le terrain. Mais surtout, plusieurs d’entre eux - heureusement, il ne s’agit que d’une minorité - sont eux-mêmes mis à l’index. Certains sont cités comme des acteurs qui accueillent, hébergent ou facilitent l’installation des orpailleurs, voire mettent des terres à leur disposition. Des accusations qui, lorsqu’elles sont avérées, doivent naturellement faire l’objet d’enquêtes et de sanctions. Car une chose est certaine : dans les villages, il est difficile d’imaginer qu’une activité aussi visible et aussi dévastatrice puisse se développer durablement sans que les autorités coutumières en aient connaissance. Si elles ne sont pas nécessairement à l’origine des accords conclus entre orpailleurs et propriétaires terriens ou exploitants, elles peuvent, à tout le moins, être informées de leur existence. C’est précisément pour cette raison qu’il serait judicieux que la majorité des chefs traditionnels se fasse entendre davantage dans cette bataille.

D’abord pour montrer patte blanche et prendre clairement leurs distances avec les éventuels membres de la chefferie ou de leur communauté qui seraient impliqués dans l’orpaillage clandestin. Ensuite, pour manifester publiquement leur adhésion à la lutte engagée par l’État et rappeler leur détermination à protéger les terres, les cours d’eau et l’avenir de leurs communautés. Le silence des chefs traditionnels n’est évidemment pas, à lui seul, la preuve d’une quelconque complicité. Il serait injuste de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la chefferie traditionnelle à partir des agissements éventuels de quelques individus. Mais dans un contexte où l’orpaillage illégal ravage des terres agricoles, pollue des cours d’eau et menace l’équilibre des communautés, ce silence devient pour le moins troublant. La chefferie traditionnelle ne peut pas rester en marge d’un combat qui se déroule, en grande partie, sur ses terres et au cœur de ses communautés. Elle doit prendre la parole, condamner clairement le phénomène et accompagner les autorités dans son éradication.

Parce que l’heure n’est plus au silence. Elle est à la responsabilité. Et dans cette guerre contre l’orpaillage illégal, chacun doit prendre sa part.

 

Rahoul Sainfort