Man - Construction sur les flancs des montagnes : Entre survie sociale et menace écologique
A Man, la capitale de la région du Tonkpi, les montagnes qui symbolisent la beauté de la ville sont aujourd’hui mises à mal par une urbanisation galopante. Par manque de terrains viabilisés, de plus en plus d’habitations surgissent sur leurs pentes, exposant les habitants à des risques d’éboulements tout en fragilisant l’écosystème.

Une ville en expansion difficile à contenir
Pour beaucoup, l’installation en hauteur est une question de survie sociale. À Libreville, Goueu, père de famille, raconte : « Nous savons que ce n’est pas prudent, mais où aller ? Les terrains en bas coûtent trop cher. Ici au moins, j’ai pu avoir une petite parcelle pour mettre ma famille à l’abri. » Comme lui, de nombreux habitants reconnaissent les risques mais affirment ne pas avoir d’alternative. Ce discours revient partout. Au quartier Maroc, une habitante avoue avoir acquis un lot pour 100 000 FCFA, bien en dessous des 600 000 FCFA à 1 million demandés en zone plane. « Nous sommes conscients des risques, mais nous nous remettons à Dieu », dit-elle. Cette logique prévaut dans plusieurs quartiers : Beau Séjour, Krikouma, Grand Gbapleu, Kennedy, Mistrot… Partout, des familles s’accrochent à des pentes fragiles, au prix de leur sécurité.
Une expédition éprouvante sur les hauteurs
Avec des confrères, nous avons tenté de mesurer l’ampleur du phénomène. Baskets aux pieds et jeans trempés de sueur, nous avons arpenté les sentiers rocailleux reliant Maroc à Gbapleu extension. Très vite, la pente s’est révélée rude, presque impraticable : la terre meuble glissait sous nos pas et chaque montée arrachait un souffle court. Sur une colline, nous croisons une famille en plein chantier. Surprise par notre présence, la mère et ses enfants tentent de fuir avant de se confier. « Nous tapons des briques pour construire notre maison. Les fondations sont déjà prêtes », explique-t-elle, au bord d’un trou béant. Autour d’elle, un sentier abrupt, étroit comme un fil suspendu, laisse entrevoir le vide en contrebas. « Nous savons que c’est risqué. Chaque fois qu’on monte le sable et l’eau qui se trouvent en bas, on tremble. Mais ici au moins, on ne paie pas des millions pour avoir un terrain », poursuit-elle. Plus loin, à Beau Séjour, nous découvrons des maisons accrochées aux pentes comme des nids d’oiseaux. Les habitants admettent leur peur mais affirment n’avoir aucune alternative. À Kennedy, un jeune homme confie : « Ici, on vit avec la peur quand il pleut fort. » À Mistrot, une vieille dame ajoute : « Quand le sol tremble sous nos pieds, on se demande toujours si la maison va tenir jusqu’au lendemain. » À ces risques s’ajoutent des contraintes quotidiennes : l’eau, le ciment, les tôles doivent être transportés à la main. Les habitants paient souvent le double pour faire acheminer le matériel. Et lorsque surviennent des urgences sanitaires, aucun véhicule ne peut accéder. « Nous faisons avec, parce que nous n’avons pas le choix », résume un père de famille.
Conséquences visibles et réaction des autorités
Ces constructions anarchiques fragilisent l’équilibre écologique de la région. Le déboisement accélère l’érosion des sols, favorise les éboulements et met en danger les populations. Des incidents sont déjà survenus : un rocher s’est détaché au corridor Djagassa, détruisant une maison en construction. Du côté du lycée, un glissement de terrain a failli emporter plusieurs habitations.
Le colonel Djan Yapo, directeur régional des Eaux et Forêts, rappelle le cadre légal : « Selon les lois nationales, les flancs de montagnes sont des zones protégées. Ils ne peuvent appartenir ni à un individu, ni à une communauté. Leur destruction favorise les éboulements et met en danger les vies humaines. » Il insiste également sur l’impact écologique : « Le déboisement des flancs crée un déséquilibre dans la roche, entraîne la dilatation thermique et accroît le risque de chutes de blocs. C’est un danger pour les populations, mais aussi pour l’économie, car les secours peinent à accéder à ces zones. »
Le code forestier est clair sur la protection des flancs de montagnes. Préserver nos forêts et nos collines, c’est préserver notre sécurité et notre avenir. Au-delà des populations, les autorités elles-mêmes ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. Lors des journées de l’Agence de Développement Urbain (ADU) organisées à Man, le ministre Koné Bruno a dressé un tableau sombre de la situation. Pour lui, la frénésie de construction sur les flancs des montagnes, sans étude préalable du sol et sans respect des normes de sécurité, représente une menace directe pour les habitants mais aussi pour l’équilibre écologique de la ville. « Si nous ne faisons rien maintenant, Man risque de payer un lourd tribut dans les années à venir », avait-il averti devant un parterre de cadres, d’élus locaux et de techniciens de l’urbanisme. Le ministre a insisté sur la nécessité d’un plan d’aménagement rigoureux et d’une prise de conscience collective afin d’éviter des drames liés aux éboulements ou aux glissements de terrain. Man, la « ville aux murs de pierres », se retrouve à un carrefour. Entre survie sociale et menace écologique, le choix s’impose : planifier et protéger ce joyau naturel, ou laisser l’urbanisation sauvage emporter l’identité et la sécurité de toute une région.
Junior Oulai (Correspondant)