Interview-Désiré Bezème Kouamé (pdt du syndicat des distributeurs de gaz) : « Le vrai problème du gaz en Côte d'Ivoire, c'est le transvasement clandestin »

Face à la recrudescence des explosions de bouteilles de gaz en Côte d’Ivoire, Désiré Bezème Kouamé, président du Syndicat national des distributeurs de gaz en Côte d'Ivoire (SYNADIGAZ), que nous avons rencontré dans ses bureaux à Abobo-Plaque, le mercredi 14 janvier dernier, tire la sonnette d’alarme. Dans cet entretien, il dévoile les règles essentielles de sécurité, dénonce les réseaux clandestins de transvasement et appelle l’État à une action concertée pour protéger les populations.

Interview-Désiré Bezème Kouamé (pdt du syndicat des distributeurs de gaz) : « Le vrai problème du gaz en Côte d'Ivoire, c'est le transvasement clandestin »
Lég: Désiré Bezème Kouamé alerte sur les dangers liés à l'utilisation du gaz domestique. (Ph MB)

Le Patriote : Monsieur le Président, quelles sont les règles fondamentales que les consommateurs doivent respecter lors de l’utilisation des bouteilles de gaz ?

Désiré Bezème Kouamé: Les règles sont simples mais très importantes. Depuis l’achat de la bouteille jusqu’à son utilisation à la maison, le consommateur doit être très vigilant. D’abord, il faut s’assurer que la bouteille achetée est conforme. Dès l’achat chez un revendeur, il faut effectuer des contrôles visuels : vérifier l’état général de la bouteille, la présence du bouchon de sécurité inviolable, la date de péremption gravée sur la bouteille, et l’état du clapet.
Avant même de rentrer à la maison, un test simple peut être fait avec de l’eau. On enlève le bouchon, on verse un peu d’eau au niveau du clapet : s’il n’y a pas de bulles, c’est rassurant. S’il y a des bulles, cela signifie une fuite, donc la bouteille est dangereuse. Il faut la refuser.


LP : Que doit faire le consommateur lorsqu’il arrive à la maison avec la bouteille ?

DBK: Il est fortement conseillé de laisser la bouteille se reposer au moins 10 minutes avant toute utilisation, surtout après le transport. Il faut refuser les bouteilles trop pleines. Ensuite, lors du branchement, il faut vérifier la présence du joint noir à l’intérieur du robinet, s’assurer que le raccord est en bon état et non périmé, car les raccords ont aussi une durée de vie, généralement cinq ans.
Une fois la bouteille connectée, il faut encore tester avec de la mousse de savon au niveau du robinet, du raccord et même à la tête de la gazinière, avant d’allumer le feu. S’il n’y a pas de bulles, on peut utiliser la bouteille en toute sécurité.



LP: Vous avez évoqué le problème des bouteilles trop pleines. Pourquoi est-ce dangereux ?

DBK :Une bouteille trop pleine est très dangereuse. Normalement, pour une bouteille B6 par exemple, la quantité maximale doit tourner autour de 5,5 kg. Mais dans les réseaux clandestins, certaines bouteilles dépassent largement cette limite. Ces bouteilles ne viennent pas des usines officielles mais du transvasement illégal. Si un consommateur constate que la bouteille ne fonctionne pas correctement ou semble anormalement lourde, il doit immédiatement la retourner au revendeur, qui a l’obligation de la remplacer. Il ne faut jamais tenter de vider soi-même une bouteille.

LP : Quelles sont les pratiques à risque les plus fréquentes chez les consommateurs ?

DBK :La pratique la plus dangereuse est le fait de renverser la bouteille pour essayer de “finir” le gaz. C’est extrêmement risqué. Une autre mauvaise pratique est de coller plusieurs bouteilles entre elles, surtout lorsqu’une est en activité et l’autre non. Il faut toujours garder une distance d’au moins deux à trois mètres entre les bouteilles.
Nous voyons aussi des bouteilles B6 utilisées pour de grandes cuissons, avec de grosses marmites, ce qui n’est pas leur vocation. La B6 est faite pour des usages légers. L’utilisation de supports artisanaux fabriqués par des ferronniers est également très dangereuse, car ils concentrent la chaleur vers la bouteille, augmentant les risques d’explosion.

LP: Que recommandez-vous concernant les équipements et les installations ?

DBK :Il faut utiliser des supports homologués, conçus pour dissiper la chaleur. La gazinière doit être de bonne qualité et respecter les normes. Une cuisine doit être bien ventilée. Même si la porte est fermée, il faut laisser une ouverture pour permettre la circulation de l’air. Malheureusement, beaucoup de personnes privilégient des équipements bon marché mais dangereux, alors qu’il s’agit de leur propre vie. On préfère acheter un téléphone très cher, mais on refuse d’investir dans un matériel de cuisson sécurisé. C’est une grave erreur.



LP: Le phénomène du transvasement et du gaz utilisé dans les véhicules est très décrié. Quel est votre point de vue ?

DBK :C’est le cœur du problème. Le transvasement de gaz de bouteille en bouteille et l’utilisation du gaz domestique dans les véhicules sont formellement interdits par la loi ivoirienne. 

LP: Pourtant, ces pratiques existent et sont à l’origine de nombreux drames.


DBK: Les bouteilles utilisées pour le gaz automobile reviennent ensuite dans les ménages. Elles sont fragilisées par des manipulations artisanales, des pompes non conformes, et échappent totalement aux contrôles. Dans un pays à forte chaleur comme le nôtre, c’est extrêmement dangereux.

LP: Quelles actions mène votre syndicat pour lutter contre ces pratiques ?


DBK :Nous menons un combat permanent de sensibilisation. Nous travaillons avec la Direction générale des hydrocarbures (DGH), participons à des séminaires, alertons les autorités. Personnellement, j’ai dénoncé ces réseaux clandestins au point de recevoir des menaces. J’ai même été suivi et intimidé. Malgré tout, nous continuons le combat. Mais cela ne suffit pas si l’État n’agit pas de façon coordonnée.

LP: Quelle solution proposez-vous concrètement à l’État ?


DBK :La solution existe. Il faut mettre en place une brigade spéciale réunissant le ministère des Mines, le ministère du Transport, le ministère du Commerce, les forces de sécurité, les syndicats et les marketeurs. Une action collective et transparente permettra de mettre fin à ces réseaux clandestins. Si tout le monde est autour de la même table et agit ensemble, ce phénomène peut être éradiqué. Le gaz domestique est subventionné pour les ménages, pas pour l’enrichissement illégal de quelques individus au détriment de la vie des populations. Même quand ces automobilistes les utilisent, ils ne diminuent pas le titre du transport. Le constat est vraiment triste.

Interview réalisée par Malaoua Bertin